Interviews The Slow Listener

Interview de Slow Joe & The Ginger Accident

Slow Joe & The Ginger Accident

Slow Joe & The Ginger Accident étaient les invités de The Slow Listener pour une session d’écoute de leur dernier album, entrecoupée de questions / réponses, à l’Eléphant Paname (Paris 2e). L’écoute a été réalisée avec un amplificateur Naim et des enceintes Focal Sopra n°2..

Interview réalisée par Sophie Chrétien-Kimmel, de The Slow Listener

À l’occasion du 4ème Slow Sunday accueilli à Éléphant Paname le 30 avril dernier, nous avons reçu Cédric de la Chapelle, guitariste du groupe Slow Joe & The Ginger Accident, pour nous raconter son incroyable rencontre avec Joe (alias Slow Joe) et leur extraordinaire aventure.

Comment as-tu rencontré Slow Joe ?

C’est la rencontre du hasard. Je suis partie en voyage en Inde en 2007 avec ma compagne pendant l’été – ma compagne est professeur donc on a eu la chance d’avoir 2 mois sur place. On est d’abord allés voir un ami qui habitait à Poona, à 300-400 km de Goa dans l’arrière-pays, qui nous a fortement conseillé d’aller à Goa. On s’est donc exécutés et on est allés à Goa. Après quelques jours à vagabonder à Panjim, la capitale de Goa qui est une superbe vieille ville anciennement colonisée par les Portugais, on s’apprêtait à partir quand le responsable de la guest house nous fait remarquer qu’on n’est pas allés à la plage et que c’est vraiment dommage. On s’est donc exécutés une 2ème fois, on est allés à la plage, et en arrivant là-bas c’est Joe qui nous a accostés et proposé une chambre d’hôtel. On s’est encore une fois exécutés, on est allés dans l’hôtel qu’il nous indiquait et on a commencé à discuter avec lui. C’était un homme très charmant, séducteur malgré lui, qui parlait un superbe anglais. On a passé du temps avec lui et au fil des heures et des soirées il s’est mis à chanter. Il nous a tout de suite étonné parce qu’il chantait superbement ! Il y a beaucoup de personnes qui chantent superbement mais lui nous a particulièrement émus. Et j’arrivais pas à me dire que j’avais pu entendre ça et que j’allais rentrer chez moi, comme si de rien n’était.
Je voyais pas trop pour autant comment le ramener tout de suite dans les bagages… Ah oui parce que c’est lui qui nous l’a demandé ! Au bout de 3 jours il m’a dit : “j’aimerais bien venir en France”. On était tous d’accord sur la sensation procurée par cette rencontre, mais comment organiser ça ?! On a continué notre périple en allant ensuite à Hampi, une ville sacrée située dans les terres. Et là-bas je me suis dit que la seule façon de rendre possible cette histoire c’est de l’enregistrer tout seul.
Il faut savoir que Joe a toujours chanté et écrit, mais n’a jamais voulu être chanteur professionnel. Il chantait pour lui, parce qu’il en a besoin et non pas pour faire une carrière. C’est d’ailleurs ce qui m’a bouleversé dans son rapport à la musique et à l’art : il n’y a pas la prétention de l’artiste mais juste l’exécution parfaite de l’artisan. Il a donc chanté comme ça, pour lui seul, pendant 50 ans. Il s’accompagnait en tapant avec ses mains et il chantait à la fois des standards et des chansons qu’il avait écrites – j’étais d’ailleurs incapable de faire la distinction. Et j’ai donc décidé de l’enregistrer.

A l’époque, tu avais déjà un groupe de ton côté ? Quel était ton rapport à la musique ?

Moi à l’époque je faisais du gros rock, je faisais de la musique oui puisque je suis musicien, mais je ne connaissais rien aux standards de jazz que Joe écoutait, je connaissais rien à la musique indienne… Quelque part tout nous éloignait ! Et à la fois dès qu’il chantait j’étais hyper ému. Et je me suis dit c’est ça qui compte.
Donc je l’ai enregistré tout seul, j’ai ramené ça en France et j’ai commencé à bricoler des choses par-dessus la voix en imaginant ce qui aurait pu être l’instrumentation. Personnellement j’adorais l’écouter tout seul mais je me suis vite rendu compte que ça finirait par ennuyer les gens. Et j’avais aussi envie d’y mettre ma graine donc j’ai commencé à rajouter des accords. Je me suis trompé plein de fois parce qu’il y avait des standards de jazz que je savais pas détecter et qui avaient des grilles incompréhensibles si on les connaît pas !

Pendant tout ce temps, tu as pu rester en contact avec lui ?

Oui ! Il y avait le téléphone du bar à côté duquel il vivait et sur lequel je l’appelais de temps en temps pour discuter avec lui.
J’ai finalement passé 6 mois à faire des maquettes et en décembre 2007 j’avais 6 morceaux. Je faisais écouter à mon entourage et je voyais bien que ça faisait pas le même effet que le gros rock que je faisais avant et qu’il se passait un truc… Donc on y est retourné en 2008, je l’ai ré-enregistré, on a passé 2 mois avec lui – versus 10 jours pendant le 1er voyage – à Delhi dans le centre de désintox où il a arrêté de se droguer.

Attends attends, parce que tout le monde ne le connaît pas ici : peux-tu nous rappeler un peu son rapport avec la drogue ?

Oui bien sûr ! Il s’est beaucoup drogué dans sa vie, jusqu’en 1994 où il a décidé d’arrêter complètement en entrant dans ce centre qui s’appelle “Sahara” à Delhi, et pour lequel il a beaucoup travaillé par la suite. Ensuite il s’est bien calmé mais s’est mis à boire… Il déambulait à Goa, il faisait sa vie, indépendant à sa manière puisqu’il aidait les touristes en grand charmeur qu’il était. Il récupérait ses com à droite à gauche, il avait un bout de famille donc il s’en sortait très bien. Il dormait soit dans la maison de la famille, soit dans la rue parce que là-bas il faisait bon, il avait ses habitudes et il était bien (dormir dans la rue c’est pas comme ici !).

Et donc vous êtes retournés à Delhi cette fois, dans le centre de désintoxication, pour le ré-enregistrer ?

Oui on a passé les 2 mois là-bas avec lui et les gens avec qui il avait travaillé, qui étaient pour la plupart des reconvertis ce qui était assez émouvant d’ailleurs. Ils ne venaient pas prêcher n’importe quelle parole, ils étaient vraiment passés par là et aidaient les autres à s’en sortir. Ils faisaient beaucoup de musique : tous les soirs à 17h, tout le monde sortait des bureaux et se mettait à jouer : batterie, guitare…
J’ai donc ré-enregistré des morceaux, je suis rentré à la maison et là j’ai commencé à réaliser que je perdais beaucoup de temps en termes techniques, à rejouer par-dessus sa voix, parce que du coup il n’y avait pas de tempo, c’était fluctuant, hyper fatiguant et ça demandait beaucoup de travail sur ordinateur. Donc je me suis dit : on va faire dans l’autre sens : une fois que j’ai maquetté les accords et structure de morceaux, on les enregistre en live en groupe et derrière je mets la voix dessus, en dernier. Il faut rappeler qu’à ce moment-là c’était compliqué de faire venir Joe en France, ou nous d’aller en Inde. Donc il fallait créer ce groupe. Sauf que personne n’avait vu le mec… Mais j’ai quand même trouvé 3 musiciens assez farfelus qui ont accepté de monter un groupe avec un chanteur qu’ils avaient jamais rencontré !
On a donc travaillé comme ça, et ça c’est avéré beaucoup plus rapide de d’abord travailler un son, un groove et après de coller la voix par-dessus. On a ainsi sorti de nouvelles maquettes que j’ai donné à Olivier, un ami de longue date habitant à Lyon et qui était tourneur à l’époque. Il les a fait écouter à Jean-Louis Brossard des Transmusicales de Rennes qui est friand de ce genre d’histoires et qui a décidé de nous programmer en 2009. Ça a tout de suite beaucoup aidé en termes administratifs pour payer les aller-retour, même si ça a été assez compliqué de le faire venir… Mais on y est arrivé.

Pourquoi est-ce que ça a été compliqué ?

En fait Joe n’avait plus aucun papier, plus rien du tout, donc c’était très compliqué. J’y ai passé 2 fois 2 mois… On aurait du arriver bien avant, en août, pour pouvoir répéter mais finalement on est arrivé un peu ric rac, quelques jours seulement avant les Trans. On a joué à France Culture la 1ère fois tous ensemble, c’est la seule fois qu’on avait pu répéter ! Et après on est partis aux Trans, on a fait 3 concerts et après c’était parti !
Il y a tout de suite eu une super couverture médiatique, tout le monde a parlé de cette rencontre, Le Monde, Libé, France Culture, France Inter… C’était beau ! Les gens nous ont beaucoup soutenu et ont beaucoup raconté l’histoire.
Face à ce succès il a fallu le faire revenir plus régulièrement en France, donc il y a d’abord eu des visas, puis la carte de séjour, puis on a enregistré un album, essayé de trouver une label… On a fait tout ça ensemble avec Olivier et le groupe.
Et finalement on a fait presque 300 concerts et 3 albums, et on est fiers !

Peux-tu nous parler de “Let Me Be Gone” que nous allons écouter ?

C’est donc le dernier album.
Joe nous a quitté il y a 1 an à quelques jours près à l’âge de 73 ans. Il était fatigué, son corps était fatigué. Il avait beaucoup décliné le dernier mois en payant forcément les années d’excès mais honnêtement arriver à 73 ans avec son parcours c’est quand même un exploit. Il a toujours tenu le coup pendant tous les concerts qu’on a fait, il a jamais flanché, jamais renoncé. Il avait écouté tout l’album mais n’avait pas vu la pochette. D’ailleurs je pense qu’il aurait pas trop aimé, mais vu qu’il est plus là on s’est dit que c’était notre choix ! Il aimait pas voir sa tête. Il disait toujours : “ce groupe c’est pas Slow Joe & The Ginger Accident, c’est plutôt The Ginger Accident & Slow Joe”. Il avait pas envie ni besoin qu’on le montre, il aimait pas spécialement qu’on parle de lui. Pour l’anecdote, il a été super en colère le jour où le petit bulletin (le gratuit des spectacles lyonnais) avait mis sa tête en couverture ! Il était pas content parce que tout le monde venait le voir alors qu’il voulait juste être tranquille.
Mais attention il était très heureux de chanter, de faire des concerts, de donner de l’amour et d’en récupérer. C’est le côté célébrité qui l’intéressait pas du tout.

Que raconte cet album ?

Chacun y trouvera un peu ce qu’il veut en fait. C’est dans la continuité de ce qu’on faisait, un travail hygiénique de création permanente.
L’album commence avec une chanson en konkani, le dialecte parlé à Goa notamment. C’est une chanson qu’il a chanté à Radio Calcutta pendant notre tournée en Inde en 2011. Ce qui est drôle c’est que personne n’a compris puisque ce n’est pas le dialecte local de Calcutta. Il a donc expliqué le texte et ça a donné un moment magique. Je me rappelle avoir demandé à la radio la bande parce que j’ai trouvé qu’il l’avait particulièrement bien interprétée. On a donc ajouté les choeurs par-dessus pour le disque.
“Silent Wave”, la dernière chanson est le fruit d’un atelier qu’on a fait ici à Paris avec la MPAA (Maison des Pratiques Artistiques Amateurs) et des amateurs qui voulaient arranger des a capella et refaire le processus qu’on avait pu faire au tout début. On a donc donné des a capella à 9 personnes, chacun a choisi son morceau et commencé à travailler dessus : structurer, maquetter… Puis on est venus avec le groupe et on a enregistré tous leurs morceaux comme ils les avaient écrits. On a découvert des versions hyper différentes de ce qu’on avait pu faire nous, c’était très intéressant ! Et en l’occurrence, Sylvain Lamotte a fait un arrangement sur “Silent Wave” qui nous a beaucoup plu. On lui a donc demandé si on pouvait l’utiliser et il a accepté.

D’une façon générale, ce ne sont pas des chansons très complexes. L’écriture est assez simple. En revanche on a passé beaucoup de temps à improviser et s’amuser, parfois pendant 1/2h – 1 heure, en laissant le dictaphone branché parce que c’est dans ces moments là où personne ne réfléchit, n’intellectualise, que tout sort de façon très naturelle. Et il y a beaucoup de débuts de morceaux qui sont sortis de là, avec une énergie très naturelle. Ensuite commence le travail plus fastidieux de choisir ce qu’on garde, ce qu’on laisse, le choix des instruments, des choeurs… On en discute, on en débat.

Slow Joe a écrit tous les textes ?

En majorité oui. Il m’avait donné un très gros pactole de textes qu’il avait écrit, que j’avais lu et que je connaissais même par coeur. J’ai pas mal complété moi-même parce que Joe a toujours écrit sans réfléchir et donc quand il manquait un couplet pour en faire une chanson, c’était pas du tout son truc de reprendre le texte et l’écriture. Donc je le faisais et lui relisais. Quand il aimait pas il me le disait, mais il a jamais eu la moindre prétention de propriété.
D’ailleurs on peut retrouver certains textes dans la pochette du disque. On les a scannés directement parce qu’il écrivait sans rature, en one shot.

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La Rédaction

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