Pour certains, elle est la Madeleine de Proust des sixties, l’interprète adolescente de « Poupée de Cire, Poupée De Son » et « Sacré Charlemagne ». Pour d’autres, elle est la pop star des eighties, l’inoubliable chanteuse de « Résiste », « Ella, Elle L’A » et « Il Jouait Du Piano Debout ». Qui était vraiment Isabelle Geneviève Marie Anne Gall, née le 9 octobre 1947 et morte à l’âge de 70 ans le 7 janvier 2018 ? Réponse en 5 disques majeurs dans ce Rewind pop consacré à France Gall. Go !
France Gall (1976)
Et on démarre avec un album éponyme, France Gall. Sorti en 1976, c’est le dixième album de l’artiste, mais elle le considère comme son premier, les neuf précédents étant des compilations des 45 tours à succès qui ont jalonné le début de sa carrière, au gré des arrangeurs et auteurs divers parmi lesquels Serge Gainsbourg, qui lui offrit quelques délicieuses miniatures pop, dont le fameux single orgasmique « Les Sucettes ». Michel Berger, qu’elle a rencontré en 1973 après avoir découvert et apprécié sa chanson « Attends-Moi », va vite prendre une place capitale dans sa vie artistique et sentimentale. Leur première collaboration est une voix de France sur la chanson de Michel « Mon Fils Rira Du Rock & Roll », incluse sur son second album Chansons Pour Une Fan.

La première chanson écrite par Michel pour France, « La Déclaration D’Amour », sort en 1974, deux ans avant l’album. France Gall est surprise par le choix de Michel, comme elle le racontera sur les liner notes de son anthologie parue en 2004 : « Premier disque, première chanson. J’attendais tellement de cette première fois que quand il m’a joué la chanson au piano, j’ai été… comment dire… un peu déçue. Je rêvais d’une chanson rythmique, et me voilà avec une sensuelle déclaration. Le jour du studio, j’étais un peu tendue. Après une ou deux prises, Michel était content ».
Et le public aussi, qui validera le couple nouveau. Une décennie s’est écoulée depuis « Sacré Charlemagne » (qu’elle déteste) et les créations de Gainsbourg, qui continuera à écrire pour des chanteuses et des actrices, de Jane Birkin à Brigitte Bardot via Isabelle Adjani et Catherine Deneuve.
En 1978, lors de l’émission télé Numéro Un, Gainsbourg rendra hommage à France Gall en s’adressant à Michel Berger en ces termes : « France Gall m’a sauvé carrément la vie, puisque j’étais un marginal. En 1964, “N’Écoute Pas Les Idoles”, en 1965 l’Eurovision avec “Poupée De Cire, Poupée De Son” et là, les portes se sont ouvertes. Maintenant je ne suis plus un marginal, mais c’est toi qui es avec France Gall ».

Dancing Disco (1977)
Rewind 2, on sort la boule à facettes car en cette année punk (1977), France et Michel jouent la carte dancefloor. Dancing Disco est un concept album qui s’ouvre avec la chanson titre et se clôt huit morceaux plus tard avec « Si Maman Si », qui sera un gros succès single. Autour de France et Michel, une palanquée de musiciens de haut niveau, français (Christian Padovan et Pascal Arroyo à la basse) et anglo-saxons (Ray Cooper aux percussions, Simon Phillips à la batterie). Et cette fois, elle devient l’une des rares artistes de variétés qui plait au grand public tout en gardant le respect de la critique. Même si Berger gardera une certaine frustration de se voir catalogué artiste de variétés alors qu’il joue avec des pointures américaines et anglaises pop rock (dont les musiciens du groupe Toto).

Quand le couple part en voyage de noces aux États-Unis, à San Francisco, c’est la découverte de la scène club avec ses méga discothèques et ses sound systems aux basses puissantes. Ce sera l’inspiration majeure de cet album qui est plus orienté vers un funk élégant à la Chic que vers un disco pompier représenté par Village People ou Ritchie Family. Le premier numéro un pour Michel Berger est sur cet album, c’est le single « Musique », qui sera pour France l’occasion de prouver qu’elle est, avec Véronique Sanson, la chanteuse française la plus technique, capable de se confronter avec succès au groove redoutable du groupe qui l’accompagne.
Mais l’album ne serait pas complet sans les balades qui racontent l’intimité musicale de ce couple fusionnel, à la ville comme au studio. « Le Meilleur De Soi-Même » et, plus encore, « Si Maman Si », « son “Let It Be” à elle », comme le note le journaliste Yves Bigot. Dans cette chanson douce, il y a aussi une forme de cruauté light. Les paroles de Michel peuvent être entendues comme une évocation de sa rupture avec Véronique Sanson, sa précédente conquête partie aux USA épouser Stephen Stills. « Et le temps défile comme un train/ Et moi je suis à la fenêtre/ Je suis si peu habile que demain/ Le bonheur passera peut-être/ Sans que je sache le reconnaître ».

Le succès de Dancing Disco sera un des éléments qui va ramener France sur scène, mais cette fois, fini les plateaux yé-yé seventies avec ces orchestres à l’ancienne, elle veut du neuf, du moderne. Ce sera Made In France en 1978, un spectacle qu’elle lance au théâtre des Champs-Élysées en compagnie du duo de travestis Les Étoiles (qui assure un intermède au milieu du show) et d’un band intégralement féminin. France entre en scène au son de sa « Poupée De Cire »… Pour vite enchainer sur « Musique », hit symbolique de sa renaissance musicale. En 1979, on la verra incarner Cristal dans Starmania, l’opéra rock de Michel Berger, dont le succès traversera les décennies, jusqu’à être repris avec de jeunes interprètes inconnus près de 45 ans après sa création.
Tout Pour La Musique (1981)
Rewind 3, et on entre de plain-pied dans les années 1980 avec Tout Pour La Musique. Disque de platine, poussé par son tube massif « Résiste », l’album confirme l’immense popularité de la chanteuse, et fait suite au LP Paris, France, lui aussi platine, qui contenait le fameux « Il Jouait Du Piano Debout ». Elton John, qui passait l’été 1980 à Nice, entendait toute la journée ce hit, ainsi que « La Groupie Du Pianiste » de Michel Berger, et souhaita du coup enregistrer avec le wonder couple.

Un album en duo et une tournée étaient prévus, mais aucun des deux projets ne vit le jour. Si « Il Jouait Du Piano Debout » était dédié à Jerry Lee Lewis (et non à Elton John, comme certains l’ont cru à l’époque), « Résiste » deviendra l’hymne de la victoire présidentielle de François Mitterrand, élu quelques jours avant la sortie de l’album. France Gall, qui avait soutenu Giscard en 1974, était devenue de gauche avec Berger. Il y eut même une représentation de Starmania à l’Élysée, pour le président Mitterrand et le prince Charles qui visitait Paris.
L’album s’ouvre sur « Tout Pour La Musique », qui sera le cinquième numéro un pour Berger. Il contient un autre succès de France, « Diego Libre Dans Sa Tête ». La chanson, que Michel Berger avait écrit pour lui-même, est cédée à France qui va transformer non pas le plomb en or, mais l’or en platine. Berger la chantera quand même, deux ans après France, sur son album de 1983 Voyou. Elle sera reprise avec un égal succès en 1990 par Johnny Hallyday pour sa série de concerts au POP Bercy, et sortira en single extrait du live Dans La Chaleur De Bercy.
Débranche ! (1984)
1984, Rewind 4 : Débranche ! n’est pas un disque acoustique mais un nouveau triomphe, obtenant la certification double platine. La chanteuse écrit ces mots sur la jaquette du disque : « Je dédie ce disque à tous ceux qui ne m’entendent pas seulement mais qui m’écoutent… C’est à vous que je donne. Seuls les sages et les fous n’ont besoin de personne. Moi j’ai besoin de vous ». Alain Chamfort et Lio font les chœurs sur « Calypso », le troisième single, qui name droppe Dario Moreno, The Police et… Toto, dont plusieurs des membres ont joué sur ses précédents albums et ceux de Michel.

Le dernier single extrait du disque, celui qui aura le moins de succès, est « Cézanne Peint ». Ce sera pourtant une étape importante dans l’évolution musicale et intellectuelle de France, car cette fois, le monde de la culture va s’intéresser au couple Gall/Berger, et France sera -c’est une première- invitée dans l’émission culturelle de référence, Le Grand Échiquier de Jacques Chancel. Un des titres moins connus, « Tu Comprendras Quand Tu Seras Plus Jeune », tire directement son inspiration d’une chanson de Bob Dylan, « My Back Pages » (« I was so much older then, I’m younger than that now »), preuve supplémentaire de l’expertise en pop culture de Michel Berger, qui dans sa jeunesse écrivit une thèse comparative des deux premiers albums de Jimi Hendrix !
Babacar (1987)
Rewind le cinquième, suite et fin, un 33 tours qui touche au cœur avec un immense single tiré d’une vraie rencontre, « Babacar ». L’engagement humanitaire du couple ne date pas d’hier, eux qui furent les spectateurs admiratifs du concert de Live Aid qui rassemblait toutes les stars anglo-saxonnes de la pop music réunies pour lutter contre la famine en Éthiopie. L’album a le titre du 45 tours, Babacar. La chanson a été écrite suite à la rencontre avec une mère africaine qui « offrit » son enfant au couple car elle n’avait pas les moyens de le nourrir.

Un storytelling qui est aussi un témoignage de l’engagement de l’époque et de l’aide à l’Afrique prônée notamment par Daniel Balavoine, proche du couple et initiateur de multiples projets humanitaires, figure tutélaire du Charity Business français des eighties tragiquement disparu dans un accident d‘hélicoptère. La chanson « Évidemment » lui est dédiée, la voix de France dut être réenregistrée à plusieurs reprises tant l’émotion la submergeait, et c’est en « oubliant » le sens des paroles qu’elle put livrer cette prestation cristalline, transformant cette mélodie triste en un nouveau tube Gall/Berger.
« Ella Elle L’A », autre chanson mémorable, n’est pas sur un tempo jazz mais évoque la passion de France pour ce genre musical qu’elle considère comme celui de sa première identité de chanteuse. Accompagné d’un clip célébrant quelques grandes figures noires de l’histoire, ce morceau connut un succès au-delà des frontières françaises : En Europe, MTV multi diffuse la vidéo. Un clip qui influencera le groupe U2 pour sa vidéo de « Angel Of Harlem ».
Cet ultime triomphe aux cinq tubes est prolongé par une longue tournée française aux visuels stupéfiants avec en guests les Phoenix Horns (les cuivres d’Earth Wind & Fire) et le maitre tambour sénégalais Doudou N’Diaye Rose. Mais après tous ces accomplissements, France prend sa retraite, refusant dit-elle de « devenir une vieille chanteuse ». Même Michel Berger ne réussira pas à la faire renoncer. Sa disparition à l’âge de 70 ans laisse un vide. Il nous reste son répertoire, une grosse poignée d’albums groove et des singles yé-yé, comme un carnet de notes pop funk des années bonheur, témoin de l’insouciance d’une autre époque.











