Quincy Jones – Le Rewind

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The Dude, le Boss, Q : Né Quincy Delight Jones Jr. à Chicago le 14 mars 1933, le producteur de génie qui nous a quitté le 3 novembre 2024 avait plusieurs surnoms, et plusieurs cordes à son arc. Hasard sombre de l’actualité, le Rewind qui lui est consacré sort le mois de sa mort. « Q » en cinq disques cruciaux dans les centaines auxquels il a participé ? C’est tout de suite sur le blog du Rewind !

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The Wiz B.O. (1978)

Et on débute avec un projet étonnant : la B.O. de la version noire d’un chef-d’œuvre en technicolor, The Wizard Of Oz, qui d’ailleurs revient dans l’actualité en 2024 avec la sortie de Wicked, retraçant les aventures de la « Wicked Witch » que la petite Dorothy écrase en arrivant sur la Yellow Brick Road. Judy Garland, 17 ans lors de la sortie du film en 1939, était inoubliable dans le rôle de cette petite fille perdue au pays des Munchkins, et le choix de sa successeuse pour la version seventies fut la source de multiples conflits. Le choix le plus évident était celui de Stephanie Mills, chanteuse soul qui avait elle aussi 17 ans lorsqu’elle repris le rôle à New York dans The Wiz, la comédie musicale afro-américaine qui resta quatre ans à l’affiche dans un théâtre de Broadway. 

The Wiz B.O. met à l’honneur la comédie musicale afro-américaine qui resta quatre ans à l’affiche dans un théâtre de Broadway.

Problème : Diana Ross, l’ultime diva de la firme Motown, rêvait d’incarner Dorothy. Second problème : Au moment du tournage, elle avait 35 ans, ce qui la rendait peu crédible dans un rôle d’écolière teenager. Mais elle finit par avoir gain de cause, obligeant les scénaristes à modifier l’histoire, Diana devenant une maitresse d’école supposée avoir 24 ans dans la version cinématographique.

John Badham, nouveau prodige d’Hollywood après sa mise en scène de Saturday Night Fever qui connut un succès planétaire et qui devait réaliser The Wiz, a du coup quitté l’aventure, et fut remplacé par Sidney Lumet. Et Quincy dans tout ça ? Il est au cœur du réacteur, chef d’orchestre d’une aventure complexe qui lui permit de rencontrer celui avec lequel il réalisera trois albums inoubliables, Michael Jackson.

C’est durant la séquence de la cité d’émeraude qu’aura lieu la rencontre entre Q et Michael. Le pianiste de l’orchestre est joué par Quincy Jones, directeur musical et arrangeur des chansons de The Wiz (mais le « vrai » pianiste est en fait Richard Tee). Michael a déjà rencontré Quincy à l’âge de douze ans chez Sammy Davis Jr., mais leurs retrouvailles sur le plateau de The Wiz sont mémorables : déguisé en épouvantail, Michael doit lire une citation de Socrate.

Quand il prononce le nom du philosophe grec, il entend l’équipe technique ricaner. Il a prononcé « socraite » au lieu de « socratiz » (la prononciation anglaise correcte). Une voix lui glisse à l’oreille la bonne prononciation. Le sauveur ajoute dans la foulée : « Je suis Quincy Jones, c’est moi qui fais la musique. Si je peux vous aider… » La scène est coupée au montage et dans la version finale, l’épouvantail se contente de citer Confucius et William Shakespeare. Mais Michael n’oublie pas la proposition de Quincy.

Lors du tournage de The Wiz, Michael Jackson rencontre Quincy Jones, alors directeur musical du film, marquant le début d’une collaboration légendaire.

Quand le film sort aux États-Unis le 24 novembre 1978, un an après le tournage, il reçoit une assez bonne réception critique mais le bouche-à-oreille est catastrophique, et le film finira par rapporter un peu plus de 20 millions de dollars, pour un budget estimé à 24 millions. Berry Gordy a attendu sept ans avant de produire un autre film, Berry Gordy’s Last Dragon, médiocre comédie déguisée en film d’action avec Vanity, l’ex-chanteuse de Prince, dans le rôle principal, et a toujours refusé de parler de The Wiz. Michael, lui, n’a jamais dit que du bien de ce projet étrange que le temps a quelque peu cabossé, même si on retiendra la séquence de danse entre Michael et Diana sur « Ease On Down The Road », moment de grâce indéniable. 

Nommé pour quatre Oscars (dont celui de la meilleure musique), The Wiz n’en récolte aucun. Les deux singles, « You Can’t Win » de Michael et « Ease On Down The Road » de Michael et Diana, n’ont aucun retentissement auprès du grand public. Peu importe, car ce qui reste 45 ans plus tard, c’est que The Wiz aura permis de concrétiser la collaboration entre deux géants. 

Michael Jackson Off The Wall (1979)

Rewind 2, et c’est la première collaboration Q/Michael, Off The Wall. Techniquement, il s’agit du cinquième album solo de Jackson, qui a déjà sorti chez Motown Got To Be There, Ben, Music & Me et Forever Michael, mais c’est la première fois que le jeune chanteur (21 ans lors de l’enregistrement) a les mains libres et peut laisser libre cours à son inspiration. Sa signature chez Epic Records était la première étape de cette émancipation musicale. Déjà, le choix de Quincy était loin d’être une évidence : Le relatif insuccès de The Wiz a effrayé Epic, qui aurait préféré le duo de producteurs Kenny Gamble/Leon Huff, qui a travaillé avec les Jacksons. Mais Michael est clair : Ce sera Q. 

Avec Off The Wall, Michael Jackson, désormais libre chez Epic Records, choisit Quincy Jones comme producteur, malgré les doutes du label après l’échec relatif de The Wiz.

En 2007, Michael a raconté à Ebony, fameux magazine destiné au public africain américain, sa version de la genèse d’Off The Wall : « Motown avait lancé la production de The Wiz, et il se trouve que Quincy Jones s’occupait de la bande originale. J’avais déjà entendu parler de lui avant. Quand j’habitais encore à Gary dans l’Indiana, mon père achetait des albums de jazz, et dans mon enfance, je le connaissais comme jazzman. Nous nous sommes pas mal rapprochés pendant le tournage, il m’a aidé à comprendre certains mots, il était comme un père pour moi. Une fois le film terminé, je l’ai appelé, de façon vraiment sincère, car je suis timide. À cette époque, je n’arrivais même pas à regarder les gens en face quand ils s’adressaient à moi, je ne plaisante pas.

Je lui ai dit : “ Je suis sur le point d’enregistrer un album. Est-ce que… tu pourrais me recommander quelqu’un qui serait intéressé par ce projet et qui voudrait travailler avec moi ? ” Il a réfléchi quelques secondes et m’a dit : “ Pourquoi pas moi ? ” Je me suis demandé pourquoi je n’y avais pas pensé. Peut-être parce que je le voyais comme un père, avec ce côté jazzy. Après qu’il m’a fait cette proposition, j’ai répondu “ Wow, ce serait génial ”. 

Ce qui est bien avec Quincy c’est qu’il vous laisse faire votre truc. Il ne se met pas en travers. Du coup le premier projet que je lui ai présenté correspond à ce que l’on retrouve sur Off The Wall, le premier album que nous avons enregistré ensemble. Rod Temperton nous a rejoint en studio, et il avait cette tuerie avec ce refrain et cette mélodie, “ Rock With You ” (il chante l’intro, NDR).

J’ai fait wow ! Quand j’ai entendu ça, je me suis dit : “ OK, je dois vraiment me mettre au travail ”. Dès que Rod présentait un nouveau titre, je faisais de même. Ça a débouché sur une compétition amicale. J’adore travailler ainsi. J’avais lu que pendant la réalisation de Bambi, Walt Disney réunissait les dessinateurs, il mettait un cerf comme modèle, et chaque artiste travaillait dessus. Au final, ils se livraient à une vraie compétition. Et peu importe l’auteur, Walt choisissait le dessin le plus stylé. Ce type d’exercice pousse l’artiste à fournir encore plus d’efforts. Donc quand Rod ramenait une chanson, je lui répondais, etc… C’est ainsi que nous avons créé ce fabuleux projet ».

D’aucuns diront que c’est la version Walt Disney de ce qui s’est réellement passé entre les deux géniteurs de ce disque superbe. Dans une interview récente durant laquelle Quincy évoquait l’enregistrement d’un titre phare d’Off The Wall, il était un peu moins consensuel que le Peter Pan de la soul :

« Michael m’a envoyé une note : ‘S’il te plait Q, enlève-moi les violons sur l’intro de “Don’t Stop Til You Get Enough”, ça embrouille mon groove’. Et vous savez ce que c’était ? (Il mime les violons, ndr) C’était ce qui donnait son identité à la foutue chanson ! J’ai répondu ‘Pas question ! Tu ne me dis pas ce que j’ai à faire !’ Et si vous voulez savoir qui a eu gain de cause, écoutez la chanson : C’est la partie la plus forte de l’introduction, c’est moi qui avais raison ! » 

En 2018, presque dix ans après la disparition de Michael, il confiera au journaliste David Marchese quelques récits relatifs au côté obscur de Michael :

« Ça me dérange de le dire mais Michael a piqué pas mal de trucs dans des chansons d’autres artistes. Si vous écoutez “State Of Independence” de Donna Summer (produit par Q et écrit par Vangelis et Jon Anderson de Yes, ndr), sur lequel Michael chante les chœurs, le riff central de la chanson est terriblement semblable, quoique plus rapide, au riff de basse iconique de “Billie Jean”. Les notes ne mentent pas, il était vraiment machiavélique. Et avide : Greg Phillinganes, pianiste de studio très demandé, a composé une section de “Don’t Stop Til You get Enough”. Michael aurait dû lui donner 10% des royalties du morceau. Il n’a pas souhaité le faire »

The Dude (1981)

Rewind 3, et là c’est Quincy en solo pour l’album The Dude. En solo façon de parler, car Q s’est entouré d’une armada de redoutables requins de studio, avec notamment Rod Temperton, qu’on retrouvera l’année suivante dans les crédits de Thriller comme auteur du morceau-titre ainsi que des deux ballades « Baby Be Mine » et « The Lady In My Life ». Ici, il signe ou cosigne quatre chansons : « The Dude », « Somethin’ Special », « Razzamatazz » et « Turn On The Action ». Les remerciements de Q à Rod sur la pochette intérieure sont éloquents : « À mon ami et l’homme que j’estime être le compositeur des années 1980, Rod Temperton, la seule chose plus grosse que ton pull en laine c’est ton talent et ton grand cœur »

Avec The Dude, Quincy Jones brille entouré de talents comme Rod Temperton, futur architecte de Thriller, et lui rend hommage avec humour et admiration dans les remerciements de l’album.

Autre élément important de cet album très funky, la chanteuse Patti Austin, qui obtient un co-crédit de composition sur la chanson « The Dude » : « Beaucoup d’amour à ma chanteuse préférée du monde entier, Patti Austin, “Happy bread and butter puddin’” ». Michael Jackson, qui assure les chœurs sur « The Dude », n’est pas oublié : « À Michael Jackson, tu es le meilleur et merci de faire partie de ma vie. I love you ». Encore un remerciement de prestige : « Love & thanks à Stevie Wonder pour avoir déployé ton amour dans le studio pendant ta journée de congé » (Stevie coécrit et joue sur « Betcha’ Wouldn’t Hurt Me »). 

Le reste de la team Dude est comme un who’s who de la great black music : Herbie Hancock, Paulinho Da Costa, James Ingram, Louis Johnson (des Brothers Johnson), Abraham Laboriel (un des plus prolifiques bassistes des temps modernes avec plus de 4.000 enregistrements au compteur), Syreeta Wright (ex-femme de Stevie Wonder), Steve Lukather de Toto, Greg Phillinganes et bien sûr l’ingénieur du son virtuose Bruce Swedien, qui travailla sur presque tous les disques de Michael, y compris après le départ de Quincy Jones. 

Avec The Dude, Quincy Jones réunit une équipe légendaire, de Herbie Hancock à James Ingram, en passant par Bruce Swedien, l’ingénieur derrière les plus grands albums de Michael Jackson, incarnant l’élite de la great black music.

Surprise : Le premier single, et celui qui enflammera les dancefloors, est la reprise d’une chanson écrite par l’Anglais Chaz Jankel, qui fut l’un des piliers des Blockheads, le groupe de Ian Dury. « Ai No Corrida » est son nom, et il s’agit du titre japonais original d’un film qui fit scandale lors de sa sortie, L’Empire Des Sens, réalisé par Nagisha Oshima. Patti Austin assure les chœurs et la voix lead est celle de Charles May. 

Autre single de cet album rutilant, « Just Once », écrit par le duo Barry Mann/Cynthia Weil et chanté par James Ingram. Ballade finement ciselée, cette chanson grimpa à la 17ème place des charts et valut à James Ingram une nomination aux Grammy Awards de 1982 dans la catégorie « Meilleure performance vocale masculine pop ». La tristesse insondable de ce morceau est parfaitement rendue par James, qui se lamente sur son amour perdu : « We’re back to being strangers », l’histoire d’un couple en déliquescence et les souvenirs d’une relation jadis intense. 

Rod Temperton est l’auteur de « Razzamatazz », un single dont la construction évoque « Thriller », que Rod écrira pour Michael l’année suivante. Chanté par Patti Austin avec un solo de guitare signé Steve Lukather, ce groove imparable sera le plus gros succès de l’album au Royaume-Uni, où il grimpera à la 11ème place des charts. L’étrange statue en couverture est l’œuvre de l’artiste Josia et fait partie de la collection privée de Q. 

The Dude brille avec des singles emblématiques : la reprise dansante Ai No Corrida, le poignant Just Once de James Ingram, et le groovy Razzamatazz signé Rod Temperton.

Quincy a raconté une anecdote qui résume bien l’immensité de son talent : « C’était la première année où on célébrait l’anniversaire de Martin Luther King, à Washington DC. Stevie Wonder organisait l’événement et m’avait demandé d’en être le directeur musical. Après le concert, on a été à une réception et trois femmes sont venues me voir. La plus âgée avait l’album Sinatra At The Sands, dont j’avais fait les arrangements. Sa fille avait mon album The Dude, et la fille de cette dernière avait Thriller. Trois générations de femmes qui me disaient que ces disques étaient leurs préférés. Ça m’a tellement touché »

Parfait exemple du talent de Quincy pour rassembler les meilleurs instrumentistes sur un même disque, The Dude totalisera douze nominations aux Grammy Awards et en gagnera cinq. Quand a lieu la cérémonie, durant laquelle James Ingram interprétera « Just Once », Quincy Jones est occupé : Il travaille sur l’album qui dominera les années 1980 et au-delà, Thriller, qui restera pour l’éternité le disque le plus vendu de tous les temps. 

Michael Jackson Bad (1987)

Rewind 4, la conclusion de la « trilogie immaculée » Michael/Q, et c’est Bad, sorti en 1987, soit près de cinq ans après le triomphe de Thriller. Cette fois, Rod Temperton n’est plus de la partie : « Just Good Friends », le duo avec Stevie Wonder, est écrit par l’équipe Terry Britten/Grahan Lyle, à qui l’on doit la résurrection eighties de Tina Turner. « Man In The Mirror » est l’œuvre de Siedah Garrett et Glen Ballard. Tout le reste, les huit chansons du LP plus « Leave Me Alone » le titre bonus inclus sur le CD, est signé Michael Jackson. 

Avec Bad en 1987, Michael Jackson prend les rênes, signant la majorité des titres, tout en collaborant avec Stevie Wonder pour Just Good Friends et Siedah Garrett pour l’inspirant Man In The Mirror.

« I Just Can’t Stop Loving You » est un rendez-vous manqué : Barbra Streisand puis Whitney Houston ont refusé de chanter avec Michael cette ballade qui fut le premier single, sorti quelques semaines avant l’album. C’est finalement la jeune Siedah Garrett qui fait ses débuts avec ce titre sur les conseils de Quincy Jones, qui ne lui a révélé qu’au dernier moment que c’était avec Michael Jackson qu’elle allait chanter. La version espagnole incluse sur l’édition CD 2001 de Bad, « Todo Mi Amor Eres Tu », et la version française, « Je ne veux pas la fin de nous », sont toutes deux chantées avec Siedah. 

Quincy Jones n’a plus travaillé avec Michael après ce monolithe aux dix singles (tous numéros 1), remplacé sur l’album suivant par Teddy Riley, petit génie du new jack swing âgé de 24 ans lorsqu’il produisit la moitié la plus innovatrice de Dangerous, sorti en 1991. C’est Quincy qui aurait conseillé à Michael de travailler avec le prodige de Guy et BlackStreet, comme un passage de relais entre deux générations, Michael remplaçant le père de substitution (Quincy) par le fils spirituel (Teddy). 

Après Bad, Quincy Jones passe le relais à Teddy Riley, jeune prodige du new jack swing, pour Dangerous en 1991, marquant une transition générationnelle orchestrée par Quincy lui-même.

Back On The Block (1989)

Ultime Rewind, et il est important puisqu’il marque l’union sacrée entre Q et le hip-hop, une musique face à laquelle il a longtemps eu des sentiments contradictoires. L’album c’est Back On The Block, qui invite la crème du funk et de la soul (normal) mais aussi des rappeurs tels que Big Daddy Kane, Ice T, Melle Mel et Kool Moe Dee. 

Avec Back On The Block, Quincy Jones embrasse le hip-hop, réunissant légendes du funk, de la soul et rappeurs emblématiques comme Big Daddy Kane et Ice T, pour un album pionnier.

En décembre 1989, le magazine Billboard consacre un énorme dossier à Q pour ses 40 ans dans la musique. 52 pages à la gloire du génie, dont des pages de pub signées Ray Charles, Michael Jackson, Richard Pryor, Julio Iglesias, New Order, Phil Ramone, Steven Spielberg, Lionel Richie et on en oublie. Quincy lui-même signe un texte racontant comment le projet Back On The Block a vu le jour :

« Cet album a dix ans de retard, mais j’espère qu’il arrive juste à temps avec ce que je ressens être le meilleur album que j’ai jamais fait. (…) Sur BOTB, il y a plusieurs concepts que je voulais spécifiquement aborder. L’un d’eux est le Human Bean Band avec le morceau “Wee B. Dooinit”, et ça a été incroyable car sur ce track il n’y avait aucun instrument, juste des voix humaines. On avait Siedah Garrett, Bobby McFerrin, Al Jarreau, Ian Prince au vocoder, Take 6, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald et moi-même faisant des percussions vocales.

Le second concept était la chanson-titre, “Back on The Block”, mon message d’espoir sur les dilemmes de la vie urbaine exprimé par les rappeurs Big Daddy Kane, Ice T, Melle Mel, Kool Moe Dee et mon fils Quincy D. III, plus moi qui rappait aussi. Les rappeurs ont été formidables, très professionnels, rusés et chaleureux à la fois. Ils m’ont impressionné en tant qu’êtres humains. On était deux générations, le be-bop et le hip-hop, côte à côte. Après avoir vécu les années 40, 50, 60, 70 et 80, c’est comme ça que je me suis senti à l’aise pour débuter les années 90, en travaillant avec des jeunes artistes talentueux et des légendes, rassemblés en une famille du son. 

En décembre 1989, Billboard célèbre les 40 ans de Quincy Jones avec un dossier de 52 pages, où il raconte la naissance de Back On The Block.

Ça représente tout ce pour quoi j’ai travaillé depuis 40 ans, c’était puissant et émouvant. C’est aussi la première fois que je travaillais avec mon fils, qui a 20 ans et beaucoup de talent, et ça a été une grande joie pour moi. Les rappeurs et les be-boppers ont pas mal de points communs, ce sont des rebelles. (…) Le rap est définitivement l’innovation la plus créative depuis le rock & roll, et il est clairement là pour longtemps. Le rap est le seul langage qui évoque certains problèmes, qui espère encore qu’une alternative existe aux gangs, à la drogue et à la mort à l’âge de 23 ans. (…)

Je ne serai jamais assez laudatif en évoquant mon frère en musique et producteur associé Rod Temperton, qui comprend ce que je veux faire comme personne. (…) Toute la diversité de ce canevas musical a été enregistrée par l’excellence sonique de Bruce Swieden, qui a été à mes côtés pendant 32 ans. Je suis plus excité par BOTB que par tout ce que j’ai pu accomplir durant ma carrière dans la musique. Je suis content de revenir avec un projet pour lequel j’ai lutté afin qu’il soit spécial, malgré les multiples diversions, et qui a finalement été à la hauteur de tous les espoirs que j’ai pu avoir »

Soyons honnêtes, Back On The Block a quelque peu vieilli, et d’autres albums signés Quincy peuvent lui être préférés, comme The Dude par exemple. Mais la connexion hip-hop/be bop était si neuve qu’elle a suffi à lui offrir sept Grammy Awards, dont celui de meilleure performance rap par un duo ou un groupe pour Big Daddy Kane, Ice T, Melle Mel, Kool Moe Dee et Quincy D. III et celui de l’album de l’année, le seul gagné sous son nom, l’autre étant celui pour Thriller de Michael Jackson. Fun Fact : Deux ans après la sortie de l’album, un de ses morceaux fut inclus dans la B.O. du film Boyz N The Hood, réalisé par John Singleton avec Ice Cube et Cuba Gooding Jr. dans les rôles principaux. Curieusement, ce ne fut pas un titre rap mais « Setembro (Brazilian Wedding Song) », une ballade brésilienne jazzy au tempo apaisé. 

Back On the Block est un album visionnaire mêlant be-bop et hip-hop, réunissant des légendes et des rappeurs comme Big Daddy Kane pour un message d’espoir.

Six ans plus tard, Q’s Jook Joint reprenait en partie la même formule avec encore plus de rappeurs (Kid Capri, LL Cool J, Tone-Loc, Queen Latifah, Heavy D, Coolio, Yo-Yo, Luniz, plus le DJ Funkmaster Flex) et des grands noms du R&B (R. Kelly, Brandy, Brian McKnight, Babyface, SWV, Aaron Hall et Ron Isley). Malgré une place en tête des charts jazz, Q’s Jook Joint dut se contenter d’un unique Grammy technique. Ce fut l’avant-dernier album de Q sorti sous son nom, cinq ans avant Soul Bossa Nostra, lui aussi truffé d’interventions rap (Ludacris, Talib Kweli, Akon, Snoop Dogg, Q-Tip, LL Cool J, T.I., T-Pain, Three 6 Mafia, David Banner et B.o.B.), ultime témoignage du génie Jones. 

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