Elle était considérée par la plupart des critiques comme la chanteuse d’un single, une « one hit wonder », comme on dit avec mépris. Une dizaine d’albums plus tard, Lana Del Rey s’est imposée comme une des voix majeures de la pop américaine, enchainant les succès et s’affirmant comme une artiste majeure de son époque. Le Rewind vous propose un flashback sur cinq albums cruciaux de sa riche discographie.
Et on commence bien sûr par le commencement avec Born To Die, son premier album officiel et son premier triomphe. Premier album oui, mais sous son nom de scène car quelques années avant ce LP inaugural, Lana avait fait ses premiers pas dans la jungle du showbiz sous son nom de naissance, Lizzy Grant. Quelques albums pirates témoignent de ces balbutiements avec des titres comme « Kill Kill », « Mermaid Motel », « Queen Of The Gas Station », « Driving In Cars With Boys » ou encore « Pawn Shop Blues », mais c’était avant que Lizzy ne choisisse son nouveau prénom, avec comme inspiration l’actrice hollywoodienne des années 1940 Lana Turner, archétype de la femme fatale.
Les deux premiers singles officiels de Lana sont comme deux bombes à (lente) fragmentation : « Video Games » puis « Blue Jeans » donnent le ton, celui d’une triste diva dont les clips tournent sur les internets, starlette d’une saison croit-on, nimbée d’une aura vaporeuse et prête à disparaitre comme la rosée du matin après les premières lueurs du soleil. Patrick Eudeline évoquera dans Rock & Folk « un disque inoffensif et une chanteuse rousse qui ne dit pas grand-chose » tandis que Voici titrera en février 2012 « Promo pour être vraie ? Digne héritière d’Amy Winehouse ou simple baudruche marketée par un label surpuissant, que cache réellement l’année Del Rey ? » La réponse à cette question teintée d’une déplaisante goujaterie sera Born To Die, stupéfiant premier opus produit en majorité par Emile Haynie, qui sortira son propre album, We Fall, trois ans plus tard.
Sur plusieurs titres dont « National Anthem », des beats inspirés par le hip-hop des années 10, qui disparaitront sur les huit titres du EP Paradise, sa « suite ». Dans le numéro des Inrocks de novembre 2012, Lana est décrite comme « la rencontre tragique entre Roy Orbison et Alison Goldfrapp dans un motel pâle du vieil Hollywood ». Interviewée par JD Beauvallet, elle confie sa passion pour la métaphysique, Nabokov et Ginsberg, Virgin Suicides et Scarface. Intello, Lana ? Peut-être, et peu importe au fond, seule compte la musique, et celle de cet album est splendide. « Née Pour Mourir », un titre lugubre pour des chansons finalement pas si sombres mais toutes empreintes d’une irrépressible nostalgie, même quand leur titre évoque l’été ensoleillé, comme « Summertime Sadness ».

« Diet Mountain Dew », du nom d’un soda diabolique qui crée des addictions dans le quart-monde white trash des USA, donne une idée de sa vision de l’amour : « Baby you’re no good for me, but baby I want you, do you think we’ll be in love forever ? » chante-t-elle d’une voix éthérée. C’est avec des morceaux comme celui-ci que l’on accordera aux compositions de Lana l’épithète « lynchien », et la mort du réalisateur nous prive de cette idée phantasmatique d’une collaboration entre Lana et David.
Quelques mois après la sortie de l’album, une coda y est donc ajoutée sous forme de huit chansons sublimes, la réunion du LP et du EP étant comme deux parties d’un puzzle sous-titré The Paradise Edition. On y entend « Cola », chanson superbe ouverte par ces lignes en forme de punchline sexuelle : « My pussy tastes like Pepsi-Cola, my eyes are wide like cherry pies, I got a taste for men who are older » (Ma chatte a le goût du Pepsi-Cola, mes yeux sont larges comme des tartes aux cerise, j’ai une appétence pour les hommes plus âgés que moi). « Yayo », inclus sur Paradise, évoque la mémoire de Rob Dubuss, qui fut son amant et mourut fin 2011 d’une overdose d’héroïne. Elle l’a confirmé une décennie plus tard lors de la présentation du morceau en concert : « C’est marrant, ce titre est un des premiers que j’ai écrit à la guitare il y a presque dix ans, quand je vivais ici. J’avais un très bon ami, Mikey Martin, qui était le batteur du groupe Shiny Toy Guns, et son meilleur copain était Rob. J’ai rencontré Rob et c’était un mec très marrant. Il nous a quitté depuis mais à l’époque il m’a inspiré pour écrire cette chanson ».
Les six autres compositions sont du même calibre : « American », « Body Electric » et « Blue Velvet » ont une mélancolie encore plus puissante que celle qui émerge de l’album originel. « C’était une progression naturelle », expliquait Lana à JD, « je me suis immergée dans une ambiance plus sixties, plus americana, plus paisible… Je n’avais plus envie d’envoyer mes chansons à des producteurs pour qu’ils y rajoutent des beats, je voulais qu’elles restent au naturel. (…) Les huit nouveaux titres forment un nouvel album qui me reflète aujourd’hui. C’est toujours moi, mais sans le moindre maquillage ».
Rewind numéro deux, fast forward de cinq ans avec Lust For Life, même titre l’album d’Iggy Pop produit par David Bowie en 1977 mais sans la violence extravertie de l’iguane sublime. « Love » ouvre le bal, évocation d’une jeunesse face à son époque: « Look at you kids with your vintage music comin’ through satellites while cruisin’/ You’re part of the past, but now you’re the future » (Regardez-vous les enfants avec votre musique vintage diffusée par satellite pendant que vous conduisez, vous faites partie du passé mais désormais vous êtes le futur). Pour la première fois, Lana invite un casting all stars très haut de gamme puisque l’on retrouve The Weeknd sur « Lust For Life », A$AP Rocky & Playboi Carti sur « Summertime Bummer » (A$AP apparait aussi sur « Groupie Love »), Stevie Nicks (chanteuse iconique de Fleetwood Mac) sur « Beautiful People, Beautiful Problems » et Sean Lennon (crédité Sean Ono Lennon) sur « Tomorrow Never Came ». Nouvelle occasion pour Les Inrocks de la mettre une nouvelle fois en couverture, avec la traditionnelle interview de JD Beauvallet, unique journaliste français à entretenir, en tout bien tout honneur, une relation privilégiée avec Lana.

Elle évoque avec lui l’angoisse de la page blanche, qu’elle ne connait plus depuis qu’elle a fait de sa passion pour la musique son métier à plein temps : « C’est une crainte qui m’accablait avant que je ne commence à enregistrer des vrais disques. J’avais la certitude que l’inspiration allait me lâcher et ça arrivait régulièrement, j’étais incapable de composer pendant six mois parfois. Mais depuis dix ans je trouve facilement l’inspiration, ou c’est elle qui me trouve. (…) J’utilise sans arrêt mon téléphone en mode dictaphone, j’y enregistre des bouts de mélodies, des phrases… C’est un peu effrayant, je dois avoir sept cents ébauches de chansons sur mon téléphone. Je sais d’expérience que si j’entends une mélodie dans ma tête, je dois courir vers mon téléphone pour la consigner, même en plein milieu de la nuit. Une bonne mélodie ne frappe jamais deux fois à votre porte ».
Et l’inspiration a, une fois de plus, frappé à la bonne porte puisque l’on trouve sur cet album luxueux que Lana a coproduit avec Rick Nowells, Kieron Menzies et Dean Reid des titres forts, comme « Heroin ». Cette longue composition (presque six minutes), peut-être le plus personnel de l’album, invoque les mânes de Charles Manson (« Topanga’s hot tonight, Manson’s in the air »), name droppe Mötley Crüe, le groupe d’un fameux bassiste héroïnomane Nikki Six (« Life rocked me like Mötley ») et lâche une de ses plus obscures références, « I’m flying to the moon again, dreamin’ about Marzipan ». Pourquoi cette référence à la délicieuse pâte d’amande ? Parce que « Marzipan » est l’un des noms de code de l’héroïne. En 2015, les douanes américaines ont saisi 14 kilos d’héroïne pour une valeur de huit millions de dollars camouflés dans des boites de Marzipan de la marque mexicaine De La Rosa. Si quatre titres de l’album font référence à Los Angeles, c’est plutôt une ambiance folk rétro dans laquelle baignent des chansons telles que « Tomorrow Never Came ».
Intégrée à l’album à la dernière minute alors que Lana pensait l’avoir fini, le duo avec Stevie Nicks « Beautiful People, Beautiful Problems » en est un des joyaux. Le producteur Rick Knowles l’a confirmé au site Genius : « Ce morceau était particulier parce qu’on a passé un bon moment avec Stevie Nicks et ça a été une collaboration avec deux des grandes poétesses du songwriting. Je connaissais Stevie depuis longtemps et je voulais que Lana et Stevie se rencontrent. J’adore entendre leurs deux voix iconiques qui chantent. Et je pense qu’une vraie amitié s’est forgée ».
Rewind trois, on passe en 2019 avec un album dont le titre a dû être écrit en initiales pour les Américains puritains : NFR ! pour Norman Fucking Rockwell !, et Lana elle-même s’est transformée en LDR sur la cover. Une couverture où on la voit photographiée sur un bateau en compagnie de Duke Nicholson, le petit-fils de Jack Nicholson, avec en fond la côte californienne en feu, l’incendie pouvant être interprété comme le symbole d’une Amérique détruite sous le premier règne de l’infâme Trump. La chanson d’ouverture qui donne son titre à ce cinquième album studio (le sixième si on compte Paradise comme un disque autonome) démarre en fanfare avec les lignes « Goddam man-child, you fucked me so good I almost said I love you » (Nom de Dieu, homme enfant, tu m’as si bien baisée que je t’ai presque dit Je t’aime).

Aux commandes de la majorité du disque, on trouve Jack Antonoff, fan des Sparks, producteur de plusieurs hits pour Taylor Swift et coproducteur du fameux « Sqabble Up » de Kendrick Lamar. « Doin’ Time » est une poupée russe : Il s’agit en effet de la reprise d’une chanson écrite en 1996 par le groupe Sublime, qui elle-même était une adaptation du « Porgy And Bess » de George Gershwin. Lana entame la chanson avec la citation directe des premières lignes écrites par Gershwin, « Summertime, and the living is easy ». Mutine, Lana évoque un des endroits les plus fameux de la Californie, Venice Beach, rebaptisé en « Venice Bitch », un titre dans lequel elle incarne cette « petite chienne » qui parle à son homme (« Oh God, miss you on my lips, it’s me, your little Venice bitch »)
Un duo avec Machine Gun Kelly avait été teasé avant la sortie de NFR !, mais n’a jamais vu le jour. La référence au peintre des fifties Norman Rockwell est une nouvelle fois un regard vers ce passé glorieux et fantasmé d’une Amérique disparue, celle des grosses voitures fabriquées à Detroit, de ce rêve américain devenu un cauchemar pour une grande portion de son peuple. Le quatorzième et ultime titre de l’album est une déclaration de foi avec une touche d’espoir : « Hope Is A Dangerous Thing For A Woman Like Me To Have – But I Have It ». Parmi les disques les plus populaires de la chanteuse, Norman Fucking Rockwell ! a gagné le Grammy Award du meilleur album de l’année.
Rewind quatre, Chemtrails Over The Country Club sort en 2021, un an après le side project Violet Bent Backwards Over The Grass, un recueil de poésies mises en musique de façon minimale avec, once again, Jack Antonoff. 2021 est une année prolifique pour Lana puisqu’elle avait sorti quelques mois auparavant Blue Banisters. Sur Chemtrails, dont le titre d’origine était White Hot Forever, elle retrouve Jack Antonoff et livre un album plutôt bref (40 minutes et une unique rondelle vinyle là où les précédents en comptaient deux) mais néanmoins dense. « Un pied dans la fiction, l’autre dans la réalité, Lana Del Rey montre un visage moins glamour du star system. Sa musique a beau puiser dans le passé, Lana est tournée vers l’avenir » écrit le quotidien Le Monde en mars 2021.

La première chanson, « White Dress », est une réflexion mélancolique sur le succès, avec des références à sa première vie, quand elle n’était qu’une petite serveuse travaillant la nuit, habillée d’une simple robe blanche. Avec élégance et une voix haut perchée, elle se demande si la vie n’aurait pas été plus heureuse sans ces corolaires au succès que sont l’œil du public et la duplicité du showbiz.
« Let Me Love You Like A Woman » fut le premier single de l’album, l’occasion pour Lana d’évoquer Lake Placid, ville de 2200 habitants située dans la campagne de New York dans laquelle elle a grandi (« I come from a small town, how about you ? I only mention it cause I’m about to leave LA »). Plusieurs visuels furent disponibles pour cet album, l’un pour le Record Store Day la montrant en robe de perles aux côtés d’un chien, un autre un peu flou dans une robe blanche et la plus connue entourée de dix de ses copines. Le sourire radieux de Lana est le second qu’elle affiche sur un de ses albums après le gros plan superbe de Lust For Life.
Et on conclut ce trop bref tour d’horizon de cette riche discographie avec le cinquième Rewind, un titre à rallonge puisqu’il s’agit de Did You Know That There Is A Tunnel Under Ocean Blvd, sorti en 2023. Record battu pour ce qui est des couvertures alternatives puisqu’on en compte ici sept, dont une où elle dévoile sa généreuse poitrine sur une magnifique photo en noir et blanc. La chanson-titre, qui fut le premier single, est une référence au Jergins tunnel, un tunnel art déco conçu en 1927 et fermé en 1967, quand l’Ocean Boulevard fut élargi. Toujours ce regard nostalgique vers une Amérique d’antan, et une nouvelle occasion d’apprécier le talent si particulier de cette chanteuse à nulle autre pareille.

Antonoff est dans la place, participant au projet avec son groupe Bleachers sur la chanson « Margaret », la femme évoquée dans la chanson étant celle que Jack Antonoff a épousé, Margaret Qualley. Le second single, « Candy Necklace », avec sa voix de tête fragile sur fond de piano triste, raconte une relation complexe avec un homme aisé mais peu fiable. Lana y fait référence au feuilleton lancé en 1973, The Young And The Restless (Les Feux de L’Amour en version française), une façon détournée d’évoquer la conduite erratique de cet amant qu’elle ne nomme pas. Elle glisse une référence sombre à ses pensées suicidaires (« Sittin’ on the sofa, feelin’ super suicidal ») et ces « Candy Necklaces » qu’elle répète quinze fois en fin de morceau sont une nouvelle plongée dans le passé, comme si ce titre était son « Mistral Gagnant » version californienne.
« A&W » est un étrange combo, sept minutes divisées en deux parties où la chanteuse commence par évoquer son enfance innocente pour en arriver à l’âge adulte et à sa période d’addiction sexuelle, expliquant ainsi le titre « A&W », originellement intitulé « American Whore » (Chienne américaine). Cette composition audacieuse a été considérée par Jack Antonoff comme la meilleure qu’il ait réalisé avec Lana, et il est vrai qu’elle est d’une rare efficacité, en plus d’être dans un style qui la fait sortir de sa zone de confort.
L’album se conclut avec une seizième chanson, « Taco Truck X VB », où l’on entend une référence à Carlito’s Way, le chef-d’œuvre de Brian De Palma avec Al Pacino, ainsi que la voix de Margaret Qualley sur l’outro de la première partie. La seconde partie est une version plus rude de « Venice Bitch », d’où les initiales « VB ». Un an après « Snow On The Beach », son duo avec Taylor Swift inclus sur l’album Midnights, Lana Del Rey confirme grâce à cet album audacieux où elle invite aussi bien l’auteur compositeur aux quatre Grammy Awards Jon Batiste (sur « Candy Necklace ») que la rappeuse canadienne Tommy Genesis (sur « Peppers ») qu’elle est une personnalité unique de la pop américaine, devenue une superstar sans jamais avoir été numéro un des charts.











