L’adaptation cinématographique est un pari toujours risqué. Icône de la pop-culture italienne, Diabolik tire son origine d’une série de bandes dessinées transalpines. Le héros, imaginé par les sœurs Angela et Luciana Giussani, connaît aussi son succès en France où les bandes dessinées sont distribuées de 1966 à 1980. Les Années Laser passent en revue l’édition Blu-ray 4K du long-métrage réalisé par Mario Bava et sorti en 1968 pour évaluer la qualité vidéo, celle du mixage sonore et des bonus qui enrichissent cette plongée dans l’univers du criminel professionnel à la Jaguar noire.
En résumé
On en connaît qui, en 2026, consacrent des armoires entières au stockage de leur collection Diabolik qui, depuis le tout premier volume Le Roi de la terreur paru en 1962 (son soixantième anniversaire a été célébré comme un authentique événement culturel en Italie) jusqu’aux deux derniers publiés ce mois-ci La Mort court sur les quais et Quatre coups rapides, comporte à ce jour pas moins de neuf cent quatre-vingt-quatre tomes. Imaginé par les sœurs milanaises Angela et Luciana Giussani, dessiné au fil des ans par vingt illustrateurs différents, le héros tout de noir vêtu doit beaucoup selon ses créatrices aux cambrioleurs français Fantômas, Arsène Lupin et Rocambole, au détail près qu’il n’hésite pas à tuer ses adversaires et que sa vie privée est très loin d’être chaste.

Porter un tel phénomène à l’écran relevait moins de l’évidence que du casse-tête industriel. Lorsque le producteur Dino De Laurentiis s’empare du projet, l’ambition est considérable : il s’agit de transformer une icône populaire italienne en succès international. Une première version est lancée sous la houlette de Tonino Cervi, avec le Français Jean Sorel dans le rôle-titre. Mais au bout d’une semaine de tournage à peine, De Laurentiis tranche net. Ce qui se met en place ne correspond ni à l’ampleur visuelle qu’il attend ni à l’identité cinématographique du personnage. Le producteur stoppe tout, renvoie Cervi et Sorel, et décide de repartir sur des bases entièrement nouvelles. Le choix de Mario Bava s’impose alors presque naturellement. Non parce qu’il serait un exécutant docile, mais précisément parce qu’il est l’un des rares cinéastes italiens capables de penser le cinéma comme un art de la fabrication et de l’illusion. « Le cinéma est entièrement un trucage« , répétait-il, sans jamais dissimuler son goût pour l’artifice.
À ses yeux, Diabolik ne devait pas ressembler au réel mais à une abstraction stylisée, un monde fermé régi par ses propres lois visuelles. Dans le même mouvement, l’acteur américain John Philip Law est choisi pour incarner le criminel masqué : silhouette longiligne, beauté presque irréelle, présence graphique plus que psychologique, exactement ce que Bava recherche. La même année, il doublera la mise pop/bande dessinée/cinéma en devant l’ange du Barbarella de Roger Vadim avec Jane Fonda. Le tournage confirme cette orientation radicale. Habitué à travailler sous contraintes, le réalisateur ne s’en plaint jamais : « Avec peu de moyens, on est obligé d’inventer« , expliquait-il, convaincu que la créativité naît de la nécessité. Maquettes, transparences, effets optiques et décors stylisés deviennent la grammaire même du film. La planque souterraine, la Jaguar noire filant dans des paysages artificiels, le fameux lit circulaire couvert de billets composent un univers qui ne cherche pas la vraisemblance mais la cohérence plastique. « Je ne raconte pas des histoires, je fabrique des images« , affirmait encore Mario Bava, résumant en une phrase toute la logique de Danger: Diabolik.
À cette vision s’ajoute une figure féminine essentielle : Marisa Mell, choisie pour incarner Eva Kant. Là encore, la décision est stratégique. Elle n’est pas seulement un visage ou un corps : elle apporte au film une sensualité avant-gardiste, froide, parfaitement accordée à l’esthétique du cinéaste. Son Eva n’est pas un faire-valoir mais une partenaire, une égale, intégrée au dispositif esthétique comme une force autonome. Le couple qu’elle forme avec le héros devient l’un des cœurs secrets du film, loin de tout romantisme traditionnel. À sa sortie, Danger: Diabolik déroute. Trop stylisé pour certains, trop détaché des codes narratifs classiques pour d’autres, le film refuse l’action spectaculaire au profit d’une atmosphère continue. Bava l’assumait pleinement : « L’atmosphère est plus importante que l’action. » Avec le temps, cette singularité s’est imposée comme une évidence. Là où bien des productions contemporaines ont vieilli, le film conserve une modernité intacte précisément parce qu’il ne cherchait pas à être dans l’air du temps. « Ce qui compte, c’est l’image juste, pas l’époque« , rappelait-il, persuadé que la rigueur visuelle survit toujours aux modes. Aujourd’hui, Danger: Diabolik apparaît moins comme une curiosité pop que comme l’un des sommets du cinéma de genre italien, un film où Mario Bava pousse à son point d’équilibre ultime son art du décor, de la couleur et de l’illusion. « Je fais des films comme un artisan« , disait-il encore, faussement modeste, profondément exact. Si ce classique tient toujours debout aujourd’hui, ce n’est pas par nostalgie, mais parce que quelqu’un savait exactement ce qu’il faisait.

Du côté des bonus
Communs à l’UHD Blu-ray et au Blu-ray, ils proposent : les origines du personnage, la genèse du film et l’analyse de sa mise en scène par le responsable de la section Cannes Classics et un spécialiste de Mario Bava ; un module rétrospectif complémentaire sur le film avec notamment l’auteur américain de comics Stephen R. Bissette, l’interprète de Diabolik John Philip Law et un des membres des Beastie Boys ; et des bandes-annonces non sous-titrées.
Avis technique
Sur l’UHD Blu-ray, la gestion des couleurs explose d’autant plus avec le Dolby Vision pour une précision supérieure et une expérience visuelle débordant de teintes vertes, jaunes et rouges, avec en prime une chaleur accrue, notamment sur les épidermes. Issue du master américain de Kino Lorber dont la restauration est digne d’éloges, la copie recèle certes encore du fourmillement, quelques pétouilles et des détourages plus évidents, mais presque six décennies après la sortie du film, voilà qui représente la meilleure copie possible – et il sera sans doute très difficile d’avoir mieux. Niveau son (mono), les voix sont mieux intégrées sur la VO plus puissante, avec une musique moins détaillée et un peu plus étriquée en VF, au demeurant correcte et sans souffle mais dont les dialogues souvent différents de la version anglaise nécessitent de monter le volume.
Le mot de la fin
Culte mais pas kitsch, un film qui mérite de figurer parmi les meilleures adaptations de BD au cinéma.











