Aujourd’hui, la télécommande est un objet si banal qu’elle semble avoir toujours existé. Posée sur une table basse, glissée entre deux coussins ou remplacée par un smartphone, elle fait partie de ces outils invisibles dont l’utilité ne se discute plus. Pourtant, son histoire est relativement récente et commence au milieu des années 1950, à une époque où la télévision s’impose lentement comme le cœur du foyer. En 1955, l’idée de contrôler un téléviseur à distance n’a rien d’évident. Elle naît dans les laboratoires d’un fabricant américain, portée par deux ingénieurs aux profils complémentaires, Eugene Polley et Robert Adler. Leurs travaux vont donner naissance à la première télécommande sans fil et ouvrir un champ d’innovations qui transformera durablement la relation entre le spectateur et l’écran.

Flash-Matic : aux origines du contrôle à distance
Au début des années 1950, Eugene Polley et Robert Adler travaillent tous deux comme ingénieurs chez Zenith Electronics, un acteur majeur de l’électronique grand public aux États-Unis. La télévision connaît alors un essor rapide, mais son usage reste contraignant. Changer de chaîne, régler le volume ou éteindre l’appareil oblige le spectateur à se lever et à manipuler directement le téléviseur. Les premières tentatives de contrôle à distance existent déjà, mais elles reposent sur des dispositifs filaires, peu pratiques et souvent encombrants. Chez Zenith, la direction cherche une solution innovante, capable de simplifier l’expérience des téléspectateurs tout en affirmant l’avance technologique de la marque.

C’est dans ce contexte qu’Eugene Polley imagine une approche radicalement nouvelle. Plutôt que d’utiliser un câble ou des ondes radio encore instables pour un usage domestique, il conçoit un système reposant sur la lumière. Présentée en 1955, la télécommande Flash-Matic fonctionne comme une lampe de poche directionnelle. Le téléviseur est équipé de cellules photoélectriques placées autour de l’écran. En pointant la télécommande vers l’une de ces cellules, l’utilisateur déclenche une action précise, allumer ou éteindre l’appareil, changer de chaîne ou couper le son. Le principe est simple, élégant et surtout sans fil, une première dans l’histoire de la télévision.
Cette innovation marque un tournant, mais elle révèle rapidement ses limites. La Flash-Matic est sensible à la lumière ambiante. Un rayon de soleil ou un éclairage intérieur trop intense peut activer involontairement une fonction. Malgré ces défauts, le succès est réel. Les consommateurs découvrent avec fascination la possibilité de contrôler leur téléviseur à distance, et la Flash-Matic s’impose comme un symbole de modernité. Elle prouve surtout qu’un nouveau rapport à l’écran est possible, ouvrant la voie à des recherches plus approfondies pour fiabiliser le concept.

Space-Command : l’ère des ultrasons
Face aux limites de la technologie optique, Robert Adler propose une alternative fondée sur les ultrasons. Son idée repose sur un principe mécanique plutôt qu’électronique. À l’intérieur de la télécommande, de petites barres métalliques sont frappées lorsqu’un bouton est pressé. Chaque barre produit une fréquence ultrasonique distincte, inaudible pour l’oreille humaine, mais parfaitement détectable par un récepteur intégré au téléviseur. Cette approche élimine les interférences lumineuses et permet un fonctionnement plus fiable dans des conditions domestiques variées.

Introduite en 1956 sous le nom de Space-Command, cette nouvelle télécommande représente une avancée décisive. Elle ne nécessite ni pile ni source d’énergie externe. Le geste de l’utilisateur suffit à produire le signal. Chaque commande correspond à une fréquence précise, interprétée par le téléviseur comme une instruction claire. Le système est robuste, ingénieux et particulièrement adapté aux technologies de l’époque. Pour le public, l’expérience devient plus fluide. La télécommande cesse d’être un gadget expérimental pour devenir un véritable outil du quotidien.
Le premier modèle commercial clairement identifié, le Space-Commander 400, incarne cette transition. Il s’impose comme la référence fondatrice de la télécommande à ultrasons. La Space-Command s’impose rapidement comme un standard chez Zenith et influence durablement l’industrie. Pendant plus de vingt ans, la technologie ultrasonique sera utilisée et améliorée, avant d’être progressivement remplacée par d’autres solutions. Mais à ce stade, Adler et Polley ont déjà réussi l’essentiel, rendre le contrôle à distance fiable, intuitif et accessible au grand public.

Zenith Electronics : un laboratoire d’innovations
L’histoire de la télécommande ne peut être dissociée de celle de Zenith Electronics. Fondée en 1918 à Chicago, l’entreprise débute dans la radio avant de devenir l’un des pionniers de la télévision américaine. Zenith se distingue par une culture de l’innovation, investissant massivement dans la recherche et le développement. Cette stratégie permet à l’entreprise de déposer de nombreux brevets et de lancer des produits en avance sur leur temps, qu’il s’agisse de téléviseurs, de systèmes audio ou de technologies de diffusion.
Dans les années 1950 et 1960, Zenith s’impose comme un acteur central du marché nord-américain. La télécommande Space-Command devient l’un de ses emblèmes, au même titre que ses téléviseurs haut de gamme. L’entreprise continue d’innover dans les décennies suivantes, notamment dans le domaine de la télévision couleur, du son stéréo et des premières expérimentations autour de la haute définition. Cependant, à partir des années 1980, la concurrence internationale s’intensifie. Les fabricants asiatiques gagnent du terrain et les coûts de production augmentent.
Cette pression économique conduit progressivement Zenith à se rapprocher du groupe sud-coréen LG Electronics. Après une prise de participation majoritaire dans les années 1990, LG rachète totalement Zenith en 1999. L’entreprise historique cesse alors d’exister en tant que fabricant indépendant, mais son héritage technologique perdure. Aujourd’hui, le nom Zenith subsiste dans certaines gammes de produits, tandis que LG poursuit le développement de solutions électroniques avancées, héritières d’un siècle d’innovations.

Née en 1955 avec la Flash-Matic, la télécommande est le fruit d’une intuition simple, permettre au spectateur de reprendre le contrôle sans se lever. Grâce aux travaux complémentaires d’Eugene Polley et de Robert Adler, cette idée s’est rapidement transformée en une technologie fiable avec la Space-Command à ultrasons. Au fil des décennies, la télécommande a connu de nombreuses évolutions, passant des systèmes mécaniques aux solutions infrarouges dans les années 1980, notamment avec le protocole RC-5, avant d’adopter aujourd’hui le Bluetooth. Loin d’être figée, elle continue de se transformer, intégrée à des écosystèmes connectés toujours plus complexes. Pourtant, derrière chaque pression sur un bouton, subsiste l’héritage discret de deux ingénieurs et d’une invention née au cœur des années 1950.










