Miles Davis : Le Rewind présenté par Olivier Cachin

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Miles Davis
Un petit rien de jazz, comme disait Ménélik ? Mieux : Un Rewind avec le plus grand des jazzmen contemporains, le géant Miles Davis ! 

Rewind premier album : Kind Of Blue

Le 2 mars et le 22 avril 1959, une page cruciale de l’histoire du jazz s’écrit dans les studios Columbia, sur la 30ème rue à New York. Un sextette all stars comprenant le saxophoniste John Coltrane et le pianiste Bill Evans enregistre, sous la direction de Miles Davis, un album unique qui brille comme un diamant bleu, Kind Of Blue. Quand Miles accueille ses musiciens dans le studio, il se contente de leur donner quelques indications sommaires, des lignes mélodiques sur lesquelles ils devront improviser. La méthode tranche radicalement avec les habitudes des jazzmen, qui se voyaient le plus souvent fournir une partition complète. Le but recherché : La spontanéité des instrumentistes. Un titre est même carrément enregistré en une prise, « Flamenco Sketches ».  

En 1959, Dave Brubeck vendra plus d’albums avec son Time Out qui contient le hit « Take Five » et Coltrane impressionnera le monde avec Giant Steps, mais c’est Kind Of Blue qui entrera dans la légende du jazz et deviendra au fil des décennies l’album de jazz le plus vendu au monde. L’influence de cet album crucial va bien au-delà du genre musical, puisque le guitariste du groupe de rock Allman Brothers, Duane Allman, a carrément avoué avoir passé deux ans à l’écouter de façon quasi exclusive. Richard Wright, clavier de Pink Floyd, cite également Kind Of Blue comme une influence majeure, notamment pour le titre « Breathe », inclus sur l’album Dark Side Of The Moon

Trente ans plus tard, le guitariste anglais Ronny Jordan livrera sa version de « So What », avec un arôme hip-hop acid jazz. Une façon de réactualiser sans le trahir ce classique des fifties. Quincy Jones, ami de Miles Davis, a déclaré « Ça sera toujours ma musique, mec. Je joue Kind of Blue tous les jours, c’est mon jus d’orange. Il sonne encore comme s’il avait été réalisé hier ». Miles Davis a inventé la modernité, et c’était en 1959. Comment continuer après un pareil accomplissement ? Miles ne se pose pas la question : Il crée. 

Rewind 2 : Live Evil

Rewind 2, Flash Forward vers une nouvelle décennie qui commence, en 1970. Miles a déjà près de trente albums sous la ceinture, et il va continuer à repeindre la façade du jazz. La rénovation a pour nom Bitches Brew. 

La couverture est l’œuvre de Mati Klarwein, un peintre français qui a réalisé des pochettes d’albums clé de l’histoire du rock pour Santana, Osibisa, Herbie Hancock, Earth Wind & Fire et les Last Poets notamment. Il récidivera avec l’album suivant de Miles, Live Evil, sorti en 1971. Sur la jaquette de Bitches Brew, ces mots : « Directions in music by Miles Davis ». Une affirmation ainsi justifiée par son auteur : « Ça signifie que je dis à tout le monde quoi faire. Si je ne leur dis pas, je leur demande. C’est mon rendez-vous, tu piges ? Et c’est à moi de dire oui et non. Je fais ça depuis des années, et j’en ai ma claque de voir “Produit par untel ou untel”. Quand j’ai un rendez-vous, généralement c’est moi qui supervise tout ». Sur ce disque diffusé la même année qu’Abbey Road des Beatles, Teo Macero est malgré tout crédité une nouvelle fois comme producteur. Il a utilisé le studio comme un instrument, avec de multiples collages entre diverses pièces musicales, de la réverb’, des chambres d’écho et des bandes magnétiques tournant en boucle. Les rythmiques sont doublées, deux bassistes, deux à trois batteurs, pareil pour les pianos. Le rythme devient chez Miles un élément essentiel, et le groove prend toute sa place. Quand Bitches Brew sort, Miles vient de quitter Betty Mabry, qui sortira quelques albums méchamment funky sous son nom d’épouse, Betty Davis. 

Là encore, le rock doit beaucoup à ce disque qui sort du jazz strict, et Thom Yorke de Radiohead a déclaré s’en être directement inspiré pour son fameux OK Computer. « Ce disque construisait quelque chose et regardait cette chose s’effondrer, c’est ça qui était beau. Et c’était l’essence même de ce qu’on essayait de faire »

Dès le premier titre, « Pharao’s Dance », on sent que Miles est prêt à fouler de nouveaux territoires, et comme il prouvera tout au long de sa carrière, il n’hésite pas à froisser les orthodoxes. Il y a du funk dans ce jazz-là, un peu de rock aussi. L’appréciation de cet album n’a pas été aussi unanime que Kind Of Blue, et le musicien Donald Fagen a carrément estimé que Miles tentait de faire du funk mais s’était entouré des mauvais musiciens pour y arriver. Wynton Marsalis a été jusqu’à déclarer : « Quoi que ce soit, n’appelez pas ça du jazz ! »

Et au fond, peut-être Wynton avait-il raison : Est-ce encore du jazz ? Du jazz rock ? De la fusion ? Non, c’est tout simplement du Miles, et c’est encore meilleur.  

Rewind 3 : On The Corner

Rewind 3, Time to get funky pour mister Davis. Avec On The Corner, sorti en 1972, c’est groove à tous les étages sur les quatre compositions qui composent ce pied de nez adressé aux fondamentalistes du jazz. James Brown cartonne sur disque et au cinéma, les films de blaxploitation se multiplient : Rien qu’en 1972 sortent des classiques du genre comme Superfly avec Ron O’Neal, Blacula (version black de Dracula), Across 110th Street avec Yaphet Kotto et Antonio Fargas (futur Huggy Les Bons Tuyaux dans la série Starsky & Hutch), Slaughter avec Jim Brown et Trouble Man (dont la BO, signée Marvin Gaye, sera samplée par NTM pour son premier single « Le Monde De Demain »). Miles, lui, veut rester frais. « C’est en pensant à Sly Stone et à James Brown que j’ai enregistré ce disque », disait-il dans ses mémoires pour évoquer On The Corner, dont la couverture façon cartoon de Corky McCoy évoque le Black Power et le psychédélisme noir. On sait qu’à cette époque, Miles écoutait sans cesse « It’s Time », son morceau favori de Sly Stone sur l’album Fresh. Là encore, Miles insiste sur la rythmique, calquée sur celle du funk brownien, avec à la basse Michael Henderson, qui joua avec Aretha Franklin et Stevie Wonder. 

David Liebman, qui a un solo de sax sur la chanson titre, a raconté comment il s’est retrouvé à jouer sur On The Corner : Sa mère l’appelle alors qu’il est chez son médecin à Brooklyn et lui dit qu’un homme nommé Teo (Macero) lui a dit d’être aussi vite que possible au studio situé au croisement de Madison et de la 52ème rue pour jouer sur le disque de Miles. Après avoir foncé vers Manhattan en voiture, David se retrouve au milieu des musiciens en pleine session, Miles lui fait signe de prendre le sax soprano. Ce qu’il fait, sans savoir dans quelle tonalité joue le groupe car il n’entend que les drums et les claviers, les autres musiciens étant directement branchés sur la console. À l’issue de cette session surréaliste, Miles propose à David de rejoindre son band. Ce qu’il fera six mois plus tard. « C’est la rencontre de James Brown et de Stockhausen », dira Miles Davis à propos de cet album révolutionnaire. 

Il y a du minimalisme dans ce disque, malgré la longueur des morceaux. « On The Corner/New York Girl/Thinkin’ Of One Thing And Doin’ Another/Vote For Miles » (ouf) et « Helen Butte/Mr. Freedom X » durent chacun une vingtaine de minutes et rassemblent des constructions musicales diverses. « Black Satin », le titre le plus court, pourrait presque être un single et reste le morceau le plus accessible de ce disque. Il a d’ailleurs été repris en mode reggae dub par Sly Dunbar & Robbie Shakespeare, le duo rythmique jamaïcain, sur leur album solo Language Barrier sorti en 1985. Miles Davis a été durement critiqué pour cette nouvelle déviation jazz et il a fallu des années pour la réhabiliter. Aujourd’hui plus de doute, On The Corner est un obélisque de cette Great Black Music dont Miles est un des plus prestigieux représentants. 

Rewind 4 : You’re Under Arrest

Rewind 4, vous avez demandé la police ? You’re Under Arrest, lance Miles. On est en 1985, Miles est en pleine ébullition créative, on entend sa trompette sur « Sun City », le maxi du collectif Artists United Against Apartheid (George Clinton, Bruce Springsteen, Gil Scott-Heron, Peter Gabriel, Afrika Bambaataa, Lou Reed, Bob Dylan, Bobby Womack, Bob Geldof, etc.). Il a joué avec Scritti Politti (le groupe du Gallois Green Gartside) et enregistré Rubberband, un disque qui ne sortira qu’en 2019. Mais aussi cet album, une fois de plus tourné vers la pop. L’explication de ce titre remonte au 25 août 1959. Ce soir-là, Miles Davis se fait matraquer par des policiers, arrêter et emmener en cellule. 

Dans un premier temps, Miles envisage un album entier de reprises pop. Il en enregistre une dizaine mais change d’idée. Resteront sur le disque la reprise du superbe « Human Nature » de Michael Jackson et de « Time After Time » de Cyndi Lauper. Daryl Jones, futur bassiste des Rolling Stones, est à l’œuvre sur tout le disque. C’est lui qui, pendant les enregistrements, présente Sting à Miles. Le trompettiste demande au bassiste de The Police s’il parle français. Une fois que Sting lui a répondu par l’affirmative, il lui demande de traduire le « Miranda warning », bien connu des amateurs de séries policières (« Vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous », etc. Sting finira par hurler sa traduction sur un fond instrumental. Cet album hors normes fut le dernier enregistré pour le label Columbia (qui sortira néanmoins en 1989 Aura, enregistré en 1984), une collaboration qui aura duré trente ans.

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Rewind 5 : Doo-Bop

Rewind 5, Miles goes hip-hop. Après avoir manqué sa collaboration avec Prince, qui aurait dû apparaitre en 1986 sur l’album Tutu, Miles ouvre les nineties avec un album qui sera hélas posthume, Doo-Bop. Le but du vieux lion qui a déjà brisé tous les codes du jazz ? Trouver le son de la rue. Et en cette année 1991, c’est le rap qui n’en finit plus de squatter les premières places des charts black et d’accumuler les succès commerciaux tout en gardant une image underground. Pour trouver les partenaires adéquats, Miles prend conseil auprès de Russell Simmons, cofondateur du label Def Jam et figure historique du hip-hop new-yorkais. C’est grâce à lui que Miles Davis fera la rencontre du complice de cette ultime aventure, Osten Harvey Jr., mieux connu sous le nom d’Easy Mo Bee. Quelques années après sa collaboration avec Miles, Mo Bee travaillera avec 2Pac sur deux chansons de l’album Me Against The World et avec Notorious BIG. Il est même le seul producteur qui peut se vanter d’avoir enregistré un titre avec les deux futurs frères ennemis du rap ensemble sur le même disque, « Runnin’ », enregistré alors que Tupac et Biggie étaient amis, deux MCs débutants dans le monde du hip-hop. Alors qu’il travaille avec Miles sur des beats rap, Easy Mo Bee sort l’album de son trio Rappin’ Is Fundamental titré The Doo-Hop Legacy. Quand Miles trépasse, six morceaux ont été enregistrés. Le reste de Doo-Bop sera finalisé par Mo Bee, qui compose des instrumentaux autour des solos de trompette de Miles sur des samples de Kool & The Gang, Slick Rick, James Brown et Donald Byrd. 

Le 28 septembre 1991, la machine qui maintenait Miles en vie à l’hôpital de Santa Monica où il était tombé dans le coma est débranchée. Le monde perd le plus créatif et le plus iconoclaste des jazzmen, le monde de la musique gagne une légende. 

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