John Carpenter – Le Rewind présenté par Olivier Cachin

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Il est l’un des plus grands réalisateurs du « film de genre », comme on dit avec une pointe de mépris, et sa carrière s’étend sur un demi-siècle. Le Rewind ne pouvait pas passer à côté de John Carpenter, qui en plus d’être le réalisateur de classiques tels que New York 1997, Halloween et Assaut, en est aussi le compositeur. C’est donc avec horreur et délectation que le Rewind se focalise sur cinq B.O. signées du Master Carpenter. Go !

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Assault On Precinct 13 / Assaut (1976)

Et on démarre avec un film noir, en tout cas pour ce qui est de l’éclairage : Assault On Precinct 13, le récit d’une nuit de terreur pour les flics d’un commissariat pris d’assaut (d’où le titre, astuce) par une horde de scélérats aux intentions meurtrières. Ce film propose une bande-son électronique cosignée par Carpenter et son acolyte Tommy Lee Wallace, à base de synthétiseurs analogiques, de rythmiques mécaniques et de bruitages angoissants. L’ambiance anxiogène de cette musique à bas budget est très innovante en 1976, car il faut rappeler qu’elle arrive deux ans avant Midnight Express, le film d’Alan Parker dont le score électronique signé Giorgio Moroder gagnera un Oscar© et ouvrira la voie à toutes sortes de B.O. électro, de Tangerine Dream (grosse influence de Carpenter) à Thomas Bangalter. 

Assault on Precinct 13 est un film noir de 1976, marqué par une ambiance anxiogène et une bande-son électronique innovante de John Carpenter et Tommy Lee Wallace.

Deux thèmes majeurs sont ici utilisés : le thème principal qui revient à plusieurs reprises, et un thème secondaire plus calme qui accompagne les rares séquences paisibles de ce long-métrage sous haute tension. Beaucoup de sons électroniques random et quelques percussions synthétiques quand les mystérieux gangs qui donnent l’assaut avancent dans la nuit sont inclus en complément. De l’aveu de Carpenter, le matériel old school utilisé causa de multiples problèmes techniques :

On a tout fait avec une technologie ancestrale, et on avait du mal à obtenir les sonorités qu’on recherchait. Ça a été long et compliqué de trouver des sons simples !

Parmi les inspirations de cette B.O. anxiogène, le thème de Dirty Harry signé Lalo Schifrin et le morceau de Led Zeppelin « Immigrant Song ». Dix ans plus tard, en 1986, le rappeur/producteur Afrika Bambaataa utilisera le thème principal du film pour son single « Bambaataa’s Theme (Assault On Precinct 13) », une approche hip-hop d’un son qui connaitre une seconde vie comme instrumental pour les breakdancers et les DJs. 

Halloween / La Nuit Des Masques (1978)

Rewind 2, deux ans plus tard. Carpenter entre dans l’histoire du film d’horreur grâce à Halloween, devenu en français La Nuit Des Masques. Avec ses multiples suites et remakes (13 à ce jour, dont deux réalisés par Rob Zombie), la franchise est une valeur sûre, et elle est liée à son thème signature, encore une fois crédité à John Carpenter. Le réalisateur s’est attelé à la composition du thème et de ses déclinaisons après une projection test à l’issue de laquelle les spectateurs ont jugé le film « pas assez effrayant ». En lieu et place des orchestres symphoniques et des ambiances gothiques généralement assignées aux films d’horreur, Carpenter fit le choix de la simplicité avec un thème minimaliste joué au piano. Il déclara par la suite avoir créé le thème en une heure, le reste du score ayant été composé et enregistré en trois jours. 

Pochette d'Halloween par John Carpenter en 1978
Deux ans plus tard, Carpenter marque l’histoire de l’horreur avec Halloween et son célèbre thème minimaliste composé en une heure.

On pourrait croire à une exagération faite pour rendre encore plus légendaire ce cult movie qui lança la mode des slashers, mais le budget restreint du film colle avec cette affirmation : 21 jours de tournage en tout (certaines séries télé ont plus de temps !) avec des comédiens peu connus à l’exception de Donald Pleasence, troisième choix de Carpenter après les refus de Christopher Lee et de Peter Cushing qui venait de jouer dans le premier Star Wars

C’était le premier rôle de Jamie Lee Curtis (fille de Tony Curtis et de Janet Leigh qui joua dans Psychose), tout juste 20 ans lors du tournage et qui reviendra à plusieurs reprises dans la saga, jusqu’à ses 64 ans dans l’ultime séquelle Halloween Ends en 2022. Anecdote amusante sur le look de Michael Myers, le serial killer muet qui incarne le mal absolu : Son masque blanc est en fait celui de William Shatner, le Capitaine Kirk de la série Star Trek, peint en blanc et légèrement customisé !

En plus du score instrumental conçu par Carpenter, on entend à la radio, dans une scène où une des victimes roule vers sa soirée de babysitting, le classique de Blue Öyster Cult « (Don’t Fear) The Reaper », sorti deux ans auparavant et que l’on réentendra dans de multiples films d’horreur. 

Si Halloween a acquis une telle importance dans l’histoire du film d’horreur, c’est parce qu’il a été la matrice du slasher moderne, en tout cas pour les USA puisqu’en Italie, c’est la grandiose et très nihiliste Baie Sanglante de Mario Bava qui a été précurseur en la matière. Tous les codes du slasher moderne sont dans Halloween : Le concept du dernier survivant, la mort des protagonistes « impurs » (ceux qui se droguent ou qui font l’amour) et, bien sûr, le thème musical qui colle au « héros », en l’occurrence Michael Myers le serial killer indestructible. 

Escape From New York / New York 1997 (1981)

Rewind 3, et on change d’ambiance pour se plonger dans un récit entre science-fiction et politique fiction, avec un budget un peu plus conséquent (même si on est loin de Spielberg ou George Lucas) et un casting absolument parfait : On parle bien sûr de New York 1997, Escape From New York en V.O., où Carpenter va collaborer avec le sound designer Alan Howarth et le guitariste Tommy Lee Wallace. Howarth avait travaillé deux ans auparavant sur le premier long-métrage issu de la série Star Trek et va jouer un rôle majeur dans la finalisation de la B.O. de New York 1997.

Pochette d'Escape From New York par John Carpenter en 1981
Carpenter explore la science-fiction et la politique fiction avec New York 1997, en collaboration avec Alan Howarth et Tommy Lee Wallace pour la bande-son.

Si Carpenter est toujours le compositeur principal, inventant les mélodies avec son synthé, Howarth va booster les sons avec divers instruments électroniques haut de gamme tels que l’ARP (une gamme de synthétiseurs créée par Alan Robert Pearlman, d’où les initiales), le Prophet-5 (un synthé analogue lancé en 1977) et la toute nouvelle boite à rythmes de Linn Electronics, la Linn LM-1, une des premières à permettre une programmation et qui incluait des sonorités de drums acoustiques (elle deviendra l’un des éléments majeurs de 1999, le double album révolutionnaire de Prince). 

Dans le film, on entend un bref extrait de « La Cathédrale Engloutie », une composition au piano écrite Claude Debussy en 1910. Autre curiosité : Une chanson écrite par Nick Castle, qui cosigne le scénario avec Carpenter et n’est autre que l’interprète de Michael Myers dans le film Halloween ! Ce morceau façon comédie musicale, « Everyone’s Coming To New York », est chantée par Ernest Borgnine qui joue le rôle de Cabbie, un chauffeur de taxi. On y entend cette phrase prophétique :

This is hell, this is fate, but now this is your world and it’s great !

(C’est l’enfer, c’est ton destin, mais désormais c’est ton monde et c’est super !)

Étrangement, les deux références de Carpenter et Howarth pour le score étaient Tangerine Dream et The Police. Le crédit final sur le disque fut « Musique de John Carpenter en association avec Alan Howarth ». Pour le tournage, le plus gros problème de Carpenter fut de trouver l’endroit qui correspondait au thème du film : Un New York futuriste et dévasté comme une zone de guerre au Vietnam. Les CGI sont encore loin, et le budget rend impossible la construction de décors en studio. 

Olivier cachin avec la pochette d'Escape From New York
Carpenter et Howarth s’inspirent de Tangerine Dream et The Police pour composer la musique de « New York 1997 ».

La production va chercher pendant des semaines un endroit stratégique. Le lieu choisi est finalement Saint-Louis dans l’état du Missouri, non loin du fleuve Mississipi, là où des quartiers entiers ont été ravagés par un immense incendie en 1976. Autre astuce de la prod : L’achat, pour un dollar symbolique, du « Chain Of Rocks Bridge », un vieux pont qui deviendra dans le film le pont de la 69ème rue. Il sera revendu pour la même somme au gouvernement américain une fois le tournage achevé. Raison de cette acrobatie judiciaro-financière ? La certitude pour l’État de son absence de responsabilité en cas d’accident durant le shooting ! 

Le résultat est une des grandes réussites de Carpenter, et l’occasion pour lui de tourner avec des légendes du film d’action et de la soul : Isaac Hayes est « The Duke », Donald Pleasence, de retour trois ans après Halloween, est le président des États-Unis, Lee Van Cleef est le chef de la police et Kurt Russell est Snake Plissken, un rôle qui faillit lui échapper car les financiers auraient préféré Charles Bronson ou Chuck Norris. En effet, Russell était à l’époque considéré comme peu crédible car sortant d’une série de films comiques produits par Disney.

Tech / Musique / Cinéma. La référence hi-fi et home-cinéma. J'en profite.

Fun Fact : On peut voir dans un petit rôle Season Hubley, à l’époque l’épouse de Kurt Russell.

Fun Fact 2 : La voix off de la narratrice (non créditée) est celle de Jamie Lee Curtis. 

(1983)

Rewind 4, et back aux Fifties avec Christine, l’adaptation d’un best-seller de Stephen King fraichement sortie des presses. L’histoire est celle d’une voiture conçue en 1958, la Plymouth Fury, dont on voit la fabrication dans les premières images du film. Dès sa conception, la voiture semble avoir une conscience maléfique et provoque divers accidents dans la chaine de l’usine où elle est fabriquée. Son influence néfaste sur le héros du film, le jeune nerd Arnie Cunningham interprété par Keith Gordon, va l’amener à une fin tragique et meurtrière. 

Pochette de Christine par John Carpenter en 1983
« Christine » ramène aux années 50 avec l’histoire sinistre d’une Plymouth Fury qui possède une conscience maléfique, transformant la vie de son propriétaire en cauchemar mortel.

La B.O. de Christine est bicéphale : Un score écrit et interprété par John Carpenter & Alan Howarth, et une série de classiques du rock. On entend donc durant les 110 minutes du film Little Richard, Buddy Holly & The Crickets, Johnny Ace, Dion & The Belmonts, Ritchie Valens, Bonnie Raitt, les Rolling Stones et même ABBA avec « The Name Of The Game ». La chanson vedette est « Bad To The Bone » de George Thorogood & The Destroyers, un blues menaçant qui colle bien à la « personnalité » de cette diabolique voiture rouge. 

Le score original de Carpenter, qui retrouve Alan Howarth pour l’occasion, ressemble parfois à un remake amélioré de ses précédentes B.O., les fans reconnaissant des bribes de The Fog, Halloween et Escape From New York. Ce n’est qu’en 1989 que Varese sortira un CD de la musique originale du film, trente minutes instrumentales qui viennent compléter l’autre CD, celui des chansons rock entendues tout au long du film.

23 voitures différentes furent utilisées pendant le tournage, dont une seule échappa à la casse. Une fois restaurée, elle fut mise en vente et achetée par un collectionneur. Le film connut un succès public avec des recettes estimées à 21 millions de dollars, et la critique fut plutôt positive. Mais Stephen King fit connaitre son opinion négative sur l’adaptation de son roman, en termes sans équivoques, dans une interview de 2003 donnée lors de la promotion de Dreamcatcher, un autre de ses romans adapté au cinéma et réalisé par Lawrence Kasdan :

Il se trouve que je suis certainement le romancier contemporain le plus adapté au cinéma… Et je ne dis pas ça pour me vanter, c’est quelque chose qui m’amuse et me stupéfie à la fois. Plusieurs adaptations honorables ont été mises en scène pendant la dernière trentaine d’années… Et les meilleures de celles-ci étaient généralement dépourvues des éléments qui ont fait mon succès : La science-fiction, le fantastique, le surnaturel et l’horreur. Les livres qui incluent ces éléments sont en général devenus des films qui étaient soit dispensables, soit carrément gênants. D’autres -Je pense surtout à Christine et à la version de Shining par Stanley Kubrick- auraient dû être bons mais… Eh bien ils ne l’ont pas été. Ils se sont avérés être plutôt ennuyeux. Et en ce qui me concerne, je préfère quand c’est mauvais que quand c’est ennuyeux.

Vous avez bien lu : King trouve que Shining et Christine sont des films ennuyeux. Comme quoi, les auteurs ne sont pas toujours les meilleurs juges de leurs œuvres… Ou de leurs adaptations.

They Live / Invasion Los Angeles (1988)

Et on conclut avec un cinquième et ultime Rewind, They Live, titré en France Invasion USA, un des films les plus politiques de Carpenter sous une apparence de SF. Dernière réalisation de Carpenter des années 1980, ce film situé dans un futur dystopique est adapté d’une nouvelle écrite en 1963 par Ray Nelson, 8 O’Clock In The Morning. Il met en scène un héros incarné par le catcheur Roddy Piper. Le pitch ? La terre a été envahie par des extra-terrestres qui conditionnent les humains et se dissimulent à leurs yeux, mais Nada (le héros) va découvrir des lunettes « spéciales » qui vont lui montrer la réalité sous son vrai jour… 

Pochette de They Live par John Carpenter en 1988
« They Live » conclut les années 1980 de Carpenter avec un thriller SF politique où un homme découvre la vérité sur une invasion extraterrestre cachée à l’humanité grâce à des lunettes spéciales.

Une métaphore de la société de consommation qui s’impose en ces années de « Reaganomics », comme l’a expliqué le réalisateur :

Le point de départ du film, c’est que cette “révolution reaganienne” est dirigée par des aliens d’une autre galaxie. La libre entreprise venue de l’espace a pris le contrôle et exploite la terre comme si c’était une planète du tiers-monde. Et dès qu’ils en auront épuisé les ressources, ils iront détruire une autre planète. Je me suis mis à nouveau devant mon poste de télévision, et j’ai vite réalisé que tout ce qu’on y voit est fait pour qu’on achète quelque chose… Tout ce qu’ils veulent, c’est notre argent

Synclavier, Oberheim SEM-4, Emulator 2 et l’inévitable DX7 de chez Yamaha (avec ses sonorités 80’s qui ont pris un sacré coup de pelle depuis le siècle dernier) sont quelques-unes des machines utilisées par le team Carpenter/Howarth pour illustrer ce long-métrage qui présente quelques points communs avec le Matrix des frères Wachowski. 

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Si la critique américaine a été globalement négative lors de sa sortie, They Live a vite atteint un statut de film culte, et son influence a été importante dans le domaine du design et du street art : En effet, Shepard Fairey, l’homme derrière le poster « Hope » de la campagne présidentielle victorieuse de Barak Obama en 2008, a affirmé s’être directement inspiré du film de Carpenter pour la création de son slogan « OBEY », devenu depuis une marque de streetwear. Nouvelle preuve, s’il en fallait une, de la puissance créatrice de John Carpenter, le maverick du film de genre américain. 

Hélas pour ses fans, Carpenter n’a pas réalisé un film au cinéma depuis The Ward en 2010, dont la vedette était Amber Heard, l’ex-épouse de Johnny Depp. Heureusement, John n’est pas à la retraite pour autant, et à défaut de voir une de ses créations filmiques, on pourra l’entendre sur la B.O. de Death Of A Unicorn, une « dark comedy » avec Paul Rudd et Jenna Ortega, dont la sortie est prévue fin 2024. Cette fois, John n’est plus avec Alan Howarth mais a deux co-compositeurs, le guitariste Daniel Davies (qui a collaboré aux albums de Carpenter Lost Themes et Lost Themes II) et son fils, Cody Carpenter. À 76 ans, John Carpenter n’a pas dit son dernier mot, ni écrit sa dernière note. 

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