Les 20 albums qui ont marqué les 20 dernières années

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Que restera-t-il de ces 20 premières années du 3ème millénaire ? Du son à foison, des regrets, des hits certifiés et quelques chefs-d’œuvre oubliés. Choisir 20 albums sortis ces deux dernières décennies m’a amené à regarder dans le rétroviseur du 21ème siècle pour en extraire ces 20 moments de bonheur et d’évasion en stéréo. J’en ai profité pour faire une synthèse de mes groupes favoris, de mes obsessions musicales et de mes goûts éclectiques. En manque-t-il ? Affirmatif. Mais c’est déjà ça.

Olivier Cachin

1 – Eminem “The Marshall Mathers LP” (2000)

La décennie commence bien avec le meilleur album d’un des meilleurs rappeurs du 21ème siècle, Eminem, qui enchaîne les classiques (« The Real Slim Shady », « Stan », « The Way I Am ») et les performances techniques (« Kill You »). Sous la direction artistique de Dr Dré, Marshall livre un LP impeccable, avec une guest list de première classe (Snoop Dogg, Xzibit, Sticky Fingaz d’Onyx, Nate Dogg) qui jamais ne fait oublier son génie créatif ni son style unique. Beaucoup d’autres albums d’Eminem valent le détour mais celui-ci est certainement le plus complet, et en plus il vieillit avec noblesse. Treize ans plus tard, Em’ tentera de lui donner une suite, “MMLP2”. Comme disent les Américains : « Close but no cigar », bien tenté mais essai non transformé.

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2 – Lunatic “Mauvais Œil” (2000)

Peut-être le tournant le plus crucial du rap français en ce début de troisième millénaire. L’ambiance est lourde et les sons choisis par Geraldo, principal producteur, le sont tout autant. L’alliance de Booba et d’Ali, duo instable comme la nitroglycérine et tout aussi explosif, fait merveille tout au long des 14 compositions de ce disque qui se place dans le Top 5 des meilleurs albums de rap francophone. Les métaphores y sont cinglantes (« Salam et Shalom, la même, mais prononcé en décalage/ Ça devient Uzi opposé à Kalash » dans « Le Silence N’Est Pas Un Oubli »), les rimes puissantes, la synergie textes/musiques évidente.

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3 – Rhythm & Sound “W/ The Artists” (2003)

Sous l’intitulé R&S, on retrouve Moritz Von Oswald, alias Maurizio, et Mark Ernestus, un duo berlinois fou de son, de basse et de dub. Leur discographie va de la techno minimale au reggae dub, et c’est vers cette dernière catégorie que lorgne cet album où les productions riches en basse sont accompagnées des mots plein de réverb’ d’artistes jamaïcains prestigieux (Cornell Campbell) ou quasi inconnus. On est au cœur du son, et les tracks envoûtants de ce disque remarquable sont la garantie d’un voyage dans l’univers du dub, là où l’électronique brutale flirte avec le roots ancestral. « Queen In My Empire » de Jennifer Lara et « Jah Rule » de Paul St. Hilaire sont deux des joyaux de cette couronne tech-dub d’une perfection sonique inégalée.

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4 – Throbbing Gristle “Part Two – The Endless Not” (2007)

Le groupe du regretté Genesis P. Orridge, de son ex-égérie Cosey Fanni Tutti et de leurs acolytes Chris Carter et Peter « Sleazy » Christopherson avait fermé boutique depuis près d’un quart de siècle avant de revenir pour cet album inattendu. Un disque qui, certes, n’atteint peut-être pas la vénéneuse fascination qu’exerçait sur ses auditeurs “20 Jazz Funk Greats” ou “The 2nd Annual Report”, mais reste de la musique industrielle de haut niveau, du bruit blanc torturé et abrasif mais avec quelques moments de grâce et d’apaisement.

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5 – David Byrne & Fatboy Slim “Here Lies Love” (2010)

Le plus étrange concept album depuis longtemps : l’improbable tandem constitué de l’ancien chanteur des Talking Heads et du bassiste des Housemartins devenu DJ planétaire livre un disque consacré à Imelda Marcos, femme de dictateur et grande amatrice de chaussures. Le casting est prestigieux et majoritairement féminin, allant de Tori Amos à Cyndi Lauper via Kate Pierson (ex B 52’s), Roisin Murphy et la française Camille. « Why Don’t You Love Me », chanté par Cyndi et Tori, vient conclure ce double CD avec des échos du « You Must Love Me » de Madonna dans la comédie musicale “Evita”. Il aurait fallu un Alan Parker pour mettre en images cette étrange et inclassable épopée épique. Trop tard.

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6 – Orelsan “Le Chant Des Sirènes” (2011)

Dès la sortie de « RaelSan », on savait qu’Orel avait frappé fort et juste. Album de la renaissance après huit mois de writer’s block, Le Chant Des Sirènes compte plusieurs titres majeurs, dont « Plus Rien Ne M’Étonne » au clip péplumesque et le très corrosif « Suicide Social ». « La Terre Est Ronde » en méga tube et « Ils Sont Cools » avec l’ami Gringe complètent l’offre, et la certification platine a vite été confirmée. Logique et mérité.

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7 – Pet Shop Boys “Electric” (2013)

Première partie d’un triptyque produit par Stuart Price, cet album de 9 titres étonne (la reprise de « The Last To Die », titre peu connu de Bruce Springsteen) et émeut (« Love Is A Bourgeois Construct », réflexion faussement cynique sur les méandres de l’amour). Le rappeur british Example ajoute une touche urbaine à « Thursday » et « Vocal » conclut l’histoire en 6’34 bouncy et émotionnelles. The Boys are back ? Non : Ils ne sont jamais partis.

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8 – David Bowie “The Next Day” (2013)

Ce fut, avec le single « Where Are We Now ? » sorti en éclaireur début janvier, le comeback le plus inattendu et le plus sublime de la décennie. Près de 15 ans après l’inégal (euphémisme) “Hours…”, Bowie propose une renaissance discographique de haut niveau, avec un visuel Back To 1977 surprenant et une production signée Tony Visconti. L’antépénultième LP d’un des plus grands génies de la musique pop.

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9 – Ennio Morricone “The Hateful Eight” (2015)

Il l’aura eu, son Oscar © ! Ennio prouve une nouvelle fois, après environ 500 BO, qu’il a toujours le sens du gimmick, le goût de la mélodie inoubliable et la touche de génie qui transforme tout ce qu’il écrit en or. Cinquante ans après les premiers westerns de Sergio Leone, Morricone illustre ce grand, très grand film de Tarantino. Faut-il une fois de plus souligner la munificence des cordes, le travail sur les arrangements et l’originalité des compositions ? Oui, il le faut, et on le fait. Tchao Ennio.

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10 – Kraftwerk “3-D (The Catalog)” (2016)

L’œuvre de Kraftwerk est à la fois figée et en perpétuel mouvement. Figée sur ces 8 albums qui forment leur « Catalogue », en mouvement car leur son évolue de décennie en décennie. Sorti pour leur série de concerts en 3D (toutes les animations sur l’écran géants derrière les 4 Teutons en laptop étaient en relief, et le public avait ses lunettes) ce coffret propose donc des nouvelles versions (pas vraiment des remixes, donc) de ces bornes essentielles de la musique électronique et de la pop synthétique que sont “Radioactivity”, “Trans-Europ-Express”, “Man Machine”, “Tour De France Soundtracks”, sans oublier “Autobahn”, le trajet alternatif et apaisé du “Highway To Hell”. Munis de ces inaltérables mélodies, Wir fahren, fahren, fahren auf der Autobahn

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11 – Nick Cave & The Bad Seeds “Skeleton Tree” (2016)

Du malheur le plus atroce surgit la beauté la plus intense. Disque de deuil, recueil de compositions hantées, ce disque unanimement acclamé est digne de figurer au panthéon musical du 21ème siècle. « Girl In Amber » est aussi superbe que douloureux, et rarement des sentiments aussi intimes auront été chanté à des inconnus, qui se les approprieront pour y plaquer leur propre chagrin. De « Jesus Alone » à la chanson donnant son titre à l’album, 8 titres funèbres mais lumineux qui méritent tous les superlatifs.

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12 – The Residents “The Ghost Of Hope” (2017)

Un disque sur les accidents de train. Le genre de concept tordu qui ne pouvait être mis en scène que par les Residents, ces quatre mystérieux musiciens dont le visage a toujours été dissimulé depuis 1974, année de sortie de leur premier album “Meet The Residents”. L’ambiance est oppressante, les voix trafiquées, les musiques synthétiques. Les histoires racontées ici sont de celles qui donnent des cauchemars. À ne pas écouter avant un trip en TGV.

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13 – Lee “Scratch” Perry & Subatomic Sound System “Super Ape Returns To Conquer” (2017)

Le premier producteur de Bob Marley revisite son ultime chef-d’œuvre du dub, l’album “Super Ape”. Une bonne occasion pour redécouvrir « Zion’s Blood », « Dread Lion », « Chase The Devil » et « Croaking Lizard », les sons cosmiques de ce génie du reggae. Perry avait utilisé comme base pour cette dubification l’album de Max Romeo “War Ina Babylon”, qu’il avait intégralement produit. SARTC est donc un re-remix qui donne envie de redécouvrir l’album original, et qui confirme que le super freak du dub est toujours aussi génial et imprévisible.

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14 – Richard Hawley “Live At The Devil’s Arse 28th April 2017” (2018)

Sa voix est aussi soyeuse que celle d’Elvis Presley. S’il y avait une justice dans le monde de la musique, Richard Hawley serait une superstar milliardaire. Sur ce live magnifique, on retrouve ses meilleures compositions, comme « As The Dawn Breaks », « Ashes On The Fire » et le bouleversant « Tonight The Streets Are Ours », encore plus puissant que la version studio. Est-ce encore du rock ? Les étiquettes valsent quand on écoute Richard, et seul compte le shoot d’émotion procuré par ces 14 chansons en état de grâce.

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15 – New Order + Liam Gillick “So It Goes” (2019)

Un live pas comme les autres pour les survivants de Joy Division devenu le groupe le plus crucial du rock électronique british. Plutôt que d’aligner ses (nombreux) hits, New Order sélectionne des tracks obscurs comme « Dream Attack » ou « Who’s Joe », et joue même deux classiques intouchables de JD, « Decades » et « Heart And Soul ». Survivants des années 1970, Bernard, Steven et les pièces rapportées gardent leur panache quatre décennies après les années Joy. Et se paient le luxe de zapper « Blue Monday », le tube mondial qui fit comprendre aux fans de JD que New Order était là pour longtemps.

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16 – A Certain Ratio “ACR: Box” (2019)

Groupe sous-estimé depuis sa création à la fin des années 1970, A Certain Ratio pratique le mélange d’un certain ascétisme new wave avec des rythmiques funk, donnant naissance à des singles hybrides comme « Shack Up ». En sept albums, ce coffret rassemble quelques-unes des heures de gloire (relative) du groupe ainsi que des inédits de qualité, comme ce « Houses In Motion » repris des Talking Heads qui était destiné à Grace Jones. La version ACR vaut le détour, tout comme la cover réfrigérée de « Don’t You Worry ‘Bout A Thing » écrit par Stevie Wonder.

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17 – Giorgio Moroder & Raney Schockne “Queen Of The South” (2019)

Autant le dernier album studio de Moroder paru en 2015, “Déjà Vu”, était dispensable, autant cette BO d’une série star de Netflix redonne confiance en celui qui fut le gourou musical de Donna Summer et Roberta Kelly. Giorgio est en binôme avec Raney Schockne, un Californien avec qui il collabora déjà en 2016 sur le score du jeu vidéo Disney “Tron Run/r”, et retrouve ici l’arôme électro à l’ancienne des années « I Feel Love », à savoir ces séquences synthétiques et hypnotiques qui firent le succès de ses productions seventies/eighties. On apprécie les reprises de « Everybody Wants To Rule The World » de Tears For Fear et « One Way Or Another » de Blondie ainsi que les multiples instrumentaux qui émaillent ce double album vinyle au design latino.

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18 – Prince “1999 Super Deluxe Edition” (2019)

L’album d’époque sorti en 1982 était une bombe. Sa ressortie sous forme de coffret ultra luxe nous offre une vue vertigineuse sur le talent compulsif du Kid de Minneapolis avec une série d’inédits d’une époustouflante qualité. Suintant le sexe, ces jams funky ont pour titre « Vagina », « Irresistible Bitch » ou « Feel U Up ». Qu’autant de titres premium aient été mis de côté comme de vulgaires démos à l’époque de la première sortie de cet album révolutionnaire en dit long sur la créativité de Prince, et cette édition coffrée de 10 LPs est un hommage justifié sur lequel les héritiers Jackson feraient bien de prendre exemple plutôt que de laisser pourrir l’héritage du King of Pop.

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19 – The Orb “Abolition Of The Royal Familia” (2020)

The Orb, c’est Alex Paterson plus quelques assistants évoluant au fil des ans. Et cet album signe le grand retour du groupe qui inventa l’ambient house, avec une avalanche de samples vocaux mystérieux, de rythmes tordus et de messages cryptiques, tendance anarchie période No Future. Les quelques invités conviés par Alex (Youth, Roger Eno, Steve Hillage, Miquette Giraudy) ajoutent une touche de prestige à ce disque qui donne envie de tourner en orbite autour de la planète en état d’apesanteur. On peut rêver, d’ailleurs cet album est fait pour ça.

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20 – Sparks “A Steady Drip, Drip, Drip” (2020)

S’il fallait résumer les Sparks en un mot, ce serait « élégance ». Élégance des compositions et des lyrics, que près de 50 ans d’exercice n’ont pas altéré. La carrière des Sparks, les deux frères Ron & Russell Mael, est jonchée d’albums fantastiques, et celui-là en fait partie. Dès l’intro « All That », c’est déjà gagné. Le single « Lawnmower » est irrésistible et chaque écoute de cet album composé de 14 chansons révèle une autre de ses splendeurs. Qui d’autre que les deux Mael Alpha sont capables de sortir en single un morceau comme « The Existential Threat » ? Ou de mettre en scène le temps d’un morceau Abraham Lincoln se plaignant du public tapotant sur son smartphone pendant son discours (« iPhone ») ? Sparks, forever and ever.

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à propos : Olivier Cachin
OLIVIER CACHIN est journaliste et écrivain. Fondateur du magazine L’Affiche et de l’émission télévisée Rapline dans les années 1990, il a été rédacteur en chef du magazine hip-hop Radikal et a écrit une vingtaine de livres parmi lesquels L’Offensive Rap, Soul For One, Rap Stories, ainsi que les biographies de NTM, Nino Ferrer, Prince et Michael Jackson. 
Conférencier, il intervient en France et à l’étranger.


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