Solide comme le roc, IAM est un groupe légendaire qui fête ses 35 ans d’existence avec un concert riche de symbolique au stade vélodrome de Marseille le 28 juin 2025. L’occasion pour Le Rewind faire un petit flashback sur la carrière de ceux qui ont placé Marseille sur la carte du rap.
Concept (1990)
Rewind 1, la genèse : on est à la fin des années 1980, et Marseille n’existe pas. Oh bien sûr il y a Marcel Pagnol, la sardine qui a bouché le vieux port, les galéjades et les parties de boules… Bref, un folklore moisi par l’air du temps, celui d’une ville ringardisée qui va retrouver des couleurs et une pertinence nationale grâce au football certes, mais en termes artistiques, c’est le rap qui sera le déclencheur de cette nouvelle époque de Massilia l’ancienne, devenue grâce à IAM la « Planète Mars ».
Plantons le décor de ce Concept si unique : Cette cassette audio enregistré dans le microscopique « Estudio Zero » de Roker Promocion, le mini label du groupe Massilia Sound System, mixée par Tatou, toaster du Massilia. C’est là, dans l’indifférence générale, que les quatre membres principaux d’IAM écrivent l’histoire, celle d’un groupe en avance sur son temps.
Imaginez : alors qu’à Paris et dans ses banlieues, les groupes de rap français les plus en vue ont à peine enregistré un maxi 45 tours et n’ont dans leur répertoire qu’une poignée de freestyles, voilà un combo qui sort 13 morceaux (13 comme le code postal, conceptuel jusqu’au bout) qui vont faire trembler la planète rap. La cassette s’est expatriée dans la capitale grâce à quelques activistes, et JoeyStarr fait partie de ceux qui vont l’entendre et descendre à Marseille pour découvrir qui sont ces inconnus qui proposent une œuvre aussi compacte, aboutie et, n’hésitons à utiliser des adjectifs parfois utilisés exagérément, révolutionnaire.

Car que contient ce premier projet ? De l’humour, de la géopolitique rapologique, des scratches furieux du spectacle Son & Lumière de Karnak, bref tout un univers inédit. Cette K7 est tirée à quelques dizaines d’exemplaires et contient un livret découpé et agrafé de manière artisanale. On y découvre les photos de Kheops, Akhenaton et Shurik’n (Tonton Imhotep devait avoir piscine le jour des prises de vue) et quelques annotations savoureuses. Citons notamment la dédicace à « nos sponsors : RTM, RATP, SNCF, transports toulonnais, pour leurs voyages gratuits ». Les crédits ? Exotiques : « Musique enregistrée en Égypte en – 17000 avant JC dans les ateliers de l’architecte musical bâtisseur de la pyramide “IAM Concept”, Imhotep. Scratches enregistrés dans la pyramide de Kheops. Voix enregistrées ans la cité de l’horizon d’Aton à Tell-el-Amarna et les ruines du temple Shaolin de Henan ».
Également présent dans les douze pages de ce mini manifeste, des remerciements pléthoriques (oui, c’était l’usage en ces temps reculés), un « lexique dictionnaire parallèle traduit des hiéroglyphes » (où l’on apprend que l’expression « Un café pour mon collègue » est une métaphore pour nommer un radoteur et que « Du Guesclin » désigne un « détenteur de la coupe de cheveux proche de celle des chevaliers du moyen-âge »).
Au-delà de ces traits d’humour, un vrai message se cache dans ces pages : « Le concept IAM est le concept de l’existence dans le monde et l’état actuel des choses où nous nous vivons. “Je suis”, donc j’existe en tant qu’être physique dans les trois dimensions terrestres. Ne voyant aucune différence, a priori, entre les présidents, les clochards, les mafiosi, les musiciens, les militaires, les professeurs, les éboueurs, les acteurs de films porno et nous : IAM n’acceptera aucun ordre venant de l’extérieur Criminosical. (…)
En étant sérieux pendant quelques lignes, il faut absolument que les minorités s’investissent dans leur culture et celle des autres pour une intégration avec la tête haute, avec la fierté d’être ce qu’on est. Nos ennemis à la guerre urbaine ne désirent que l’ignorance et la délinquance dans nos rangs pour mieux pouvoir critiquer nos faiblesses. Le savoir est la clef pour une meilleure société multiraciale. Il est l’essence du respect mutuel. Malheureusement, certains ne semblent pas connaitre la signification de ce mot : IAM déclare la guerre à ces individus, même si les armes font peur, les mots ont un pouvoir infini. Lorsque la rime tue, d’une manière… Criminosicale ! Peace, signé Les Pharaons du double pays de Khemt ».
Et le contenu musical ? Une bombe, comme une gifle aux débutants MCs qui commencent à se répandre autour de Paris. La technique d’Akhenaton et Shurik’n est incontestable, et les textes sont de haut niveau. Le titre « IAM Concept » multiplie les allitérations en rimes (« Tu traces, mais relax max/ Jamais je ne taxe, mais place ma voix sur wax autour d’un axe/ Efface sur le fax et chasse les traces/ Disant que t’es un as sur le 24 tracks »), « The Real B-Side » reprend le texte que Chill/AKH avait posé sur le maxi de Choice MCs, éphémère collectif rap new-yorkais avec lequel il avait collaboré, faisant de lui le premier rappeur français à poser sur un disque de rap US, avant même que Lucien ne s’acoquine avec A Tribe Called Quest.
Et en fin de face A, « Total Kheops » est un pillage en règle des samples franco-égyptiens du Son & Lumière écrit par Gaston Bonheur et mis en musique par Georges Delerue en 1972, samples que l’on retrouvera par bribes tout au long de la riche discographie du groupe.
Bref, ce coup d’essai est un coup de maitre, et ce n’est que le début. Peu de temps après cette K7 dont la version originale s’échange à prix d’or, ce sera la première partie de Madonna à Paris Bercy, puis la signature avec Labelle Noire pour le premier album « officiel », …De La Planète Mars. L’avenir leur appartient.
Ombre Est Lumière (1993)
Rewind 2, on glisse en 1993, année charnière pour IAM qui propose à sa maison de disques Delabel (qui a « absorbé » Labelle Noir) un nouveau pari : Sortir un double album CD (quadruple en vinyle), soit quarante titres dans lesquels tous les styles de rap et tous les thèmes possibles et imaginables seront inclus. On retrouve les samples emphatiques et chargés d’histoire de DJ Kheops dans « Pharaon revient », qui propose un final grandiose où sont nommés tous les participants à ce disque monumental. Le mysticisme habite « Cosmos » quand Shurik’n lâche : « Une étoile s’éteint, une autre la remplace/ Il en est ainsi pour toute chose, c’est inévitable/ La vie, la mort, le clair, le sombre, autant de dualités/ Parfois on choisit, parfois on ne peut s’y dérober ».
L’humour est omniprésent avec une série de morceaux et d’interludes qui se moquent des rockers (« La Mousse À Riton », « Je Ne Veux Plus Voir Personne En Harley Davidson »), des slows langoureux (« Le Slow De Lai T’es »), des copieurs sucker MCs (« Les Je Veux Être »), des fans de techno (« Transkitchmegatron Hipnokor Space-Rave-Olitecyborg-Ize And Teknomorshit ») et du producteur Nick Sansano qui a appris quelques gros mots en Français (« La Méthode Marsimil »).
La weed est à l’honneur sur « Le Shit Squad », dont la suite, « Le Retour Du Shit Squad », sera incluse cinq ans plus tard dans la compilation Chroniques De Mars. Le drame est au rendez-vous avec « L’Aimant », dont le thème sera la colonne vertébrale d’un long-métrage sorti en salles début 2000, Comme Un Aimant, coréalisé par Kamel Saleh et Akhenaton. Les premières lignes plantent le décor : « J’ai commencé à vivre ma vie dans les poubelles/ Dans un quartier de cramés où les blattes craquent sous tes semelles ».

On retrouve dans ce texte poignant quelques traces de « Demain C’Est Loin », le monument de 9 minutes qui clôturera L’École Du Micro D’Argent, leur Magnum Opus paru en 1997 : « Putain, c’est dément : les gosses de dix ans/ Ils parlent déjà de faire de l’argent et tu le comprends/ Quand le quartier est l’unique exemple/ Où l’on monte des statues aux dealers de blanche ou braqueurs de banque/ Et sur les murs, pas de graffs extraordinaires/ Que des traces de pisse et “Policier le con de ta mère” ».
Tragédie encore avec « Une Femme Seule », récit d’une mère courage, célibataire battante élevant seul son enfant tout en travaillant comme une forcenée aux plus basses besognes (les fameux « métiers essentiels », comme on disait en temps de Covid), et « Sachet Blanc », diatribe anti-héroïne poignante (« Le sachet blanc compte un mort de plus dans ses rangs »).
On retrouve dans « Où Sont Les Roses ? » les racines de « L’Americano », futur single de Métèque Et Mat, le premier album solo d’Akhenaton, avec ces références à Naples, à la Sicile des racines et à Brooklyn où s’installèrent nombre d’immigrés italiens. À noter la participation dans les dialogues italiens de ce titre nostalgique du directeur artistique Luca Minchillo, prématurément disparu en 2010. C’était Luca qui le premier proposa de sortir « Le Mia » en single, et de le remixer avec le succès que l’on sait.
Car pour le groupe, à la veille de la sortie de ce projet évidemment pharaonique, une question se pose : Quel morceau comme premier single ? Le groupe souhaite choisir « Je Ne Veux Plus Voir Personne En Harley Davidson », mais Luca a une autre idée : Sortir « Le Mia », récit humoristique des années funk, quand « tout se réglait à la danse » sur les pistes des night clubs, occupées par des jeunes filles armées de leur grand frère et des apprentis lovers venus butiner au son de Cameo, Midnight Star, Delegation ou Shalamar. C’est ce titre, dont une première mouture apparait sur l’album précédent, qui sera le détonateur du succès grand public pour IAM, qui devient du jour au lendemain le groupe phare avec un hit en or massif, que les artistes chercheront à éteindre par peur d’être réduit au statut de « groupe rigolo ».
« Un gros succès amène indirectement des effets néfastes, même si on cherche à tout contrôler » explique Akhenaton. « Nous chez IAM, on donnait des frissons à notre maison de disques parce qu’on a tout fait pour que le succès du “Mia” s’arrête, et je pense qu’on a un peu réussi. Après il y a eu le single “Le Feu”, qui en fait était une volonté antérieure au “Mia”, pour des raisons marseillaises liées au foot. Quelques morceaux de house nous l’ont javelisé mais on a remis les points sur les i avec “Une Femme Seule/ Sachet Blanc”. Un morceau comme “Sachet Blanc”, je peux le réécouter des années plus tard à cause des textes. Les paroles me touchent. C’est pareil pour “L’Aimant” ».
De fait, IAM fera tout pour ne pas être catalogué dans la même catégorie que ces one hit wonders à la Patrick Hernandez, qui vit très bien depuis des décennies sur le succès d’un unique tube, « Born To Be Alive ». « Je Danse Le Mia » a en single une version différente de celle de l’album : Le sample de « Give Me The Night », tube international de George Benson produit par Quincy Jones, propulse la chanson vers les sommets. Cette fois, IAM est en haut de la pyramide, pourtant leur plus gros succès reste à venir…
L’École Du Micro D’Argent (1997)
Rewind 3, New York, 1996. IAM enregistre la suite de ce double CD épique, mais la satisfaction n’est pas au rendez-vous. La richesse de la production signée Nick Sansano/Dan Wood ne convient plus au groupe, qui comme tous les fans de rap en cette fin des années 90 n’a d’yeux que pour Mobb Deep, les rappeurs de Queensbridge qui redéfinissent les frontières du rap comme l’avait fait Rakim durant la décennie précédente.
Interviewé par le site L’Abcdr Du Son, Nick Sansano explique la raison de sa mise à l’écart : « Sur le plan artistique, ils voulaient être plus minimalistes, quand moi je voulais toujours étendre la palette de Métèque Et Mat et Ombre Est Lumière. J’allais dans une direction, et ils allaient dans une autre. Encore une fois, c’était dû à des problèmes de communication, car on ne se parlait pas assez des objectifs et des idées pour le disque ».
Exit Nick & Dan, c’est Prince Charles Alexander qui va « refaire » le son de l’album. En effet, c’est une fois le disque fini que le groupe décide de se remettre à l’ouvrage, décalant la sortie à début 1997. Tout n’est pas si facile pour IAM, qui va rencontrer plusieurs problèmes pendant l’enregistrement du disque. John Williams refuse l’utilisation d’un sample de « La Marche Impériale » (le thème de Darth Vader dans Star Wars), obligeant le groupe à refaire le morceau « L’Empire Du Côté Obscur » à quatre reprises. Pourtant, il existe une version rare de « L’Empire Du Côté Obscur » avec le sample de Star Wars. Elle est incluse sur le CD sampler du magazine Les Inrockuptibles sorti en automne 1996, sous le titre « Le Côté Obscur », en version non masterisée.
Une petite vengeance pour IAM, qui n’a pas digéré ce refus, considérant (et ils n’avaient pas complètement tort) que John Williams lui-même avait pompé plusieurs œuvres de musique classique pour composer sa B.O., parmi lesquelles « Les Planètes » de Gustav Holst pour l’épisode IV (A New Hope), « L’Apprenti Sorcier » de Paul Dukas et « La Symphonie Fantastique » d’Hector Berlioz.

L’instrumental de « Demain C’Est Loin », signé Shurik’n, était prévu pour son album solo. Shurik’n avait son texte, Akhenaton ayant écrit un texte sur un thème similaire, IAM fusionna les deux lyrics avec comme résultat ce titre régulièrement classé dans la liste des meilleurs morceaux du rap français. Comme il l’a plus tard raconté, Shurik’n a écrit son couplet pour « Demain C’Est Loin » d’une traite et ne l’a rappé que trois fois, la troisième prise ayant été la version définitive, celle que l’on retrouve sur l’album.
Quant à l’instru de Shurik’n, il est d’un rare minimalisme : Une boucle brève et quelques bruitages appuyant les paroles. Shurik’n : « La boucle qui tourne, on est friands de ça. On peut partir dans des grosses compositions et des arrangements monstrueux mais si la boucle tourne d’elle-même et que ça le fait, il n’y a besoin de rien d’autre. Le plus flagrant, c’est l’instru de “Demain C’Est Loin” ».
Le Rat Luciano, rappeur de la Fonky Family, était présent lors des sessions de l’album, et notamment pendant l’enregistrement de « Demain C’Est Loin ». Les X-Men sont également passés voir IAM en studio, ce qui occasionna une polémique depuis éteinte : Thibaut De Longeville, futur réalisateur du génial documentaire en six parties consacré à DJ Mehdi, affirme dans une interview parue sur le site de L’Abcdr Du Son que les X-Men ont contribué au son de l’album, ayant été invités en studio à New York par IAM.
Le groupe réagit et publie un communiqué sensé remettre les points sur les i, et même les barres sur les t : « Après la publication de la double interview de Thibault de Longeville dans L’Abcdr Du Son, le groupe IAM souhaite apporter quelques éléments qui “démontent” les informations rapportées dans ces interviews.
En préambule, les membres du groupe tiennent à témoigner de leur sympathie à Thibaut de Longeville, à L’Abcdr Du Son et à Time Bomb (les deux premiers ayant été verbalement tenus au courant de cette réponse).Thibaut a même accepté de corriger les inexactitudes dans l’article en question, mais il est important de notre côté de rétablir la vérité.L’album L’École Du Micro D’Argent a été initialement enregistré entre le mois de mars 1996 et août 1996. Après l’écoute de cette première mouture, nous avons été déçus du mix réalisé par Nick Sansano car il ne correspondait pas au son que nous souhaitions avoir pour coller à nos véritables influences (Raekwon, Smiff & Wessun et surtout Mobb Deep). Nous avons donc prolongé l’enregistrement et le mix entre le mois d’octobre 1996 et début janvier 1997. C’est lors du mix du morceau “Nés sous la même étoile” (Dernier ou avant-dernier titre mixé fin 1996), que le groupe IAM rencontre, pour la première fois, un rappeur de Time Bomb : Ali de Lunatic. Il est donc tout à fait fantaisiste d’affirmer que des membres des X-Men (membres de Time Bomb) aient largement influencé la conception de notre album. Quand l’album a été fait, nous ne les connaissions pas encore ! Pour être très précis, nous avons rencontré le reste du collectif Time Bomb (dont les X-Men) dans les semaines suivantes à l’occasion d’un freestyle réalisé sur Générations dans l’ancien hôpital d’Ivry et ensuite, lors de l’enregistrement de la journée IAM de Canal +.
La séance d’écoute dont Thibaut parle est celle faite, il le dit lui-même, à Suresnes, c’est donc bien la version de l’album corrigée à Paris dont il parle et non celle du mois d’aout 96 (l’écoute a eu lieu à NY et Thibaut n’y était pas, cela dit, “La Saga”, “Petit Frère” ou “Elle Donne Son Corps” y figuraient déjà !). Pourquoi dit-il “Ils rappaient à la IAM” alors que c’est bien la version actuelle de l’album qu’il a entendu? Un miracle inexplicable a dû changer tous nos couplets entre le mastering et la sortie pour qu’on ne rappe plus “à la IAM”… À ce sujet, Akhenaton rappe déjà dans le style de LEDMDA dans “Bad Boys De Marseille” (qui précède la sortie de cet album de 8 mois) et sur le morceau “Complexe”.
Le morceau “Demain C’est Loin” aurait-il pu exister sans l’influence des X-Men ? La partie de Chill du morceau “Demain C’est Loin” date de mai 1996 sous le titre intermédiaire de “Tours De Béton”, elle a été écrite en compagnie de Sat de la FF. IAM ne connaissait pas X-Men à ce moment-là… (…)Le groupe a un profond respect pour le travail de collectif Time Bomb et d’excellentes relations étaient, et le sont encore, établies avec certains membres, comme Cassidy par exemple (la personne avec qui Chill parlait le plus souvent en fait), Mars ou Dj Sek. Comme dans toute collaboration artistique, une influence mutuelle est née mais elle n’était pas plus déterminante que celle issue des collaborations avec Chiens de Paille, Fonky Family, Coloquinte, Psy4 ou Veust par exemple.
Nous comprenons la démarche de Thibaut de Longeville pour réhabiliter le travail des X-Men, mais nous refusons d’être instrumentalisés ou rabaissés. Il ne faut pas réécrire l’histoire et notre histoire !Tous les faits rapportés ici sont vérifiables auprès des acteurs ayant vécu ces événements : Oxmo, Ali de Lunatic, Cassidy, Sat, Mars, Sek, Pit Baccardi ou Marc de Bombattak, et dans la bio de Chill parue en 2010 ».
Fun Fact : François Baroin, ancien ministre de Jacques Chirac et maire de Troyes, avait rappé en direct sur Europe 1 le texte de « L’Empire Du Côté Obscur », qu’il connaissait par cœur. « Comprendre le rap, c’est aussi comprendre son temps. IAM ont été les premiers à dire que la cagoule, c’était aussi la force obscure » avait-il déclaré à cette occasion. Opportunisme ? Pas sûr, car à écouter la passion avec laquelle il double les voix d’AKH et Shu, on comprend qu’il ne s’agit pas de bluff. Et il se régale quand arrive la rime « Jean-Claude Gaudin Skywalker ».
Il s’écoulera plus de six ans entre la sortie de L’École Du Micro D’Argent et celle de son successeur, Revoir Un Printemps, soit le plus long écart entre deux albums d’IAM. Dans le dossier de presse de Revoir Un Printemps datant de 2003, on peut lire : « Il y a des come-backs qui ressemblent à des renaissances ». Malheureusement pour IAM, Revoir Un Printemps sera un échec critique et commercial, le public trouvant le disque trop dense, avec un déséquilibre créé par la présence augmentée de Freeman, devenu MC tiers-temps sans avoir les skills de Shurik’n et Akhenaton.
HHHistory (2023)
Rewind 4, et on fait un bond de 26 ans pour entrer dans le 21ème siècle avec HHHistory, un des douze projets sortis par Akhenaton et IAM en 2023, l’année fêtant le premier demi-siècle d’existence de la culture hip-hop, la date symbolique de sa naissance ayant été celle de la soirée organisée dans le South Bronx par Cindy Campbell, la petite sœur de DJ Kool Herc, le 11 août 1973.
On y retrouve le goût du groupe pour les samples et pour les textes ciselés, avec un style à l’ancienne. AKH : « On n’est pas trop dans le côté électronique, on essaie de préserver le côté organique, orthodoxe comme tu disais. C’est le bon mot, il y a une orthodoxie musicale sur cet album ».
Groupe historique du rap français, IAM fut l’un des trop rares à rendre hommage à cette culture en cette année si symbolique. AKH : « Beaucoup de groupes de notre génération le font, sur les réseaux ou avec un freestyle, malheureusement les gens de la culture hip-hop ne sont plus majoritaires dans le rap. On pense souvent que le rap est attenant à la culture hip-hop alors que ça n’est pas réellement vrai aujourd’hui. Nous on a choisi de le célébrer avec des vinyles. Je suis triste, mais pas étonné, de voir que les institutions ne célèbrent pas les 50 ans de notre culture, qui est la culture majeure du pays. Il y a toujours un mépris social ».

En ces temps où le sampling à l’ancienne tend à disparaitre, IAM continue à perpétrer les traditions. AKH : « On a trouvé des solutions sur cet album, avec des artistes qui ont compris que le sampling fait partie de la composition. Tracklib, c’est une plateforme de samples pré clearés. Tu sais à quoi t’attendre. Les plateformes de streaming nous imposent ce que les centrales d’achat imposent aux agriculteurs. C’est le système : Tu prends un modèle et tu le répliques. Selon les plateformes, on touche 0,00001, des centièmes de centimes sur des morceaux. Et on ne va pas aller déverser du lait ou du fumier devant les préfectures. La culture, si tu dis que tu arrêtes, en face c’est “Bon très bien, on va trouver dix nouveaux petits qui font ça à ta place, on va utiliser le back catalogue, ça ira très bien”. On n’a pas énormément de moyens de pression. L’Orchestre Symphonique de Montréal, si tu les prends en photo, tu paies. Il y a des fonctionnement différents, et quand c’est syndiqué, les droits des musiciens sont défendus. Sinon, c’est haro sur les droits et démerdez vous. Pas de règles ».
Déjà absent des concerts depuis un moment, Imhotep n’a pas de prod sur ce disque. L’architecte alphabétique est-il en préretraite ? Akhenaton répond : « Tu as vu juste. Il a commencé par ne plus faire les tournées, si Dieu veut qu’on fasse un autre album il sera plus présent, c’est aléatoire. Tonton fait partie du groupe, et c’est à la carte. Tu vas rigoler, mais j’ai reçu des instrus de Tonton après qu’on a eu fini l’album ! Tonton a fait du Tonton. Tranquiiille les gars ! »
Et quand on demande à AKH son opinion sur la situation à Gaza, sa position est claire : « Nous, on a fait des morceaux avec le groupe palestinien Gaza Team, avec Storm Trapazi qui est de Ramallah, on a toujours eu ces implications. On le fait aussi dans nos prises de position sur les réseaux sociaux. L’album HHHistory a été mixé en juillet dernier, le conflit violent n’avait pas démarré. J’attends le jour d’avoir une interview de fond, rembobiner à 1500 avant Jésus Christ et expliquer jusqu’à maintenant. Et malgré ça, chacun comprendra ce qu’il a envie de comprendre. J’ai fait un post où je parlais de l’extrême droitisation de la société et j’ai posté le logo de Hydra (l’organisation terroriste de l’univers Marvel créée sous le troisième Reich, ndr), des gens rescapés des régimes nazis qui infiltrent les institutions des pays de l’ouest. Et ils se sont débrouillés pour tourner le truc en antisémitisme à cause de la pieuvre… On va s’attaquer aux vieux pêcheurs de Marseille dont le logo est une pieuvre !
On m’a ramené dans des sauces où je n’ai rien à voir, notamment Arthur, très actif et très supporter du régime d’extrême droite en vigueur en Israël. Je pourrais en parler des heures, je connais très bien ce parti que j’ai côtoyé à New York dans les années 1980. Les gens ont leur opinion, ils voient des choses et ce qu’ils voient, on leur dit qu’ils ne le voient pas. Des gens qui se font massacrer ? Non, ça n’est pas ça, c’est quand même fou. C’est ce que je dis dans “Fakerie” : “Les menteurs sont décorés, leurs yeux sur ton fric pour sauver les forêts, ils veulent te vendre le jus d’un rêve qu’ils ont essoré”.
Autre exemple, cette lubie générale sur le climat alors qu’on sait que l’hyperactivité solaire est très forte et que la part d’entropie dans le réchauffement climatique n’est pas si énorme que ça et même si elle l’était, il y a 600 super cargos qui croisent dans le monde entier, et un seul pollue autant que 60 millions de voitures. 3,6 milliards de voitures. Et on vient me casser les couilles pour passer à l’électrique ? Pour vendre tes oranges du Pérou ? Je comprends les agriculteurs, c’est le système global qui est biaisé. Lutter contre, c’est compliqué ».
Warrior Tour (2023)
Rewind 5, Warrior Tour, sorti lui aussi en 2023, fait donc partie de cette salve marseillaise célébrant le hip-hop. « On a envie de se faire plaisir, de jouer à l’étranger aussi. On aimerait bien refaire New York. On avait annulé une tournée universitaire aux Etats-Unis pour continuer la tournée française, ça serait bien de se la refaire. On travaille sur la Chine, l’Asie, Indonésie, Thaïlande et Japon. Si on arrive à jouer au Japon, ça doit être spécial. On devait le faire, on était programmé trois semaines après Fukushima. On a déjà des dates complètes : La Rochelle, Paris, Bordeaux, Toulouse… On ne fait pas des Zéniths, on voulait un public proche. À partir de février 2014, on aura des plus grandes salles. Et puis les festivals durant l’été », déclarait AKH en octobre 2013.

Ce Warrior Tour est donc un best of enregistré live, 24 titres, des classiques et des morceaux moins connus, une balade dans une discographie qui s’étend sur 35 ans. Pour conclure et en savoir un peu plus sur l’avenir de ce groupe qui n’a pas l’intention de prendre sa retraite, Akhenaton nous livre sa vision du futur : « C’est dur de décider de ce que le futur du rap nous réserve. Du son, des rimes, des couplets de plus de seize mesures, des rythmes de hip-hop en ce qui nous concerne, pas des rythmes de zouk. Que les autres le fassent, je n’en ai rien à foutre ».











