Le Rewind : Suprême NTM présenté par Olivier Cachin

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Les meilleures choses ont une fin, et celle du groupe Suprême NTM a même une date (qu’on espère provisoire): le samedi 23 novembre 2019, battant le confinement de quelques semaines, les deux collègues du hardcore faisaient retentir leur baroud d’honneur dans un AccorHotel Arena blindé. La scène, c’est la maison pour le Suprême, et ce n’est pas Kool Shen qui dira le contraire :

« Notre truc, c’est la scène. Ça a toujours été notre motivation première, dès nos débuts, quand on s’est retrouvés dans des festivals de rock pleins de boue avec des mecs aux dreads teints en vert au milieu de la Bretagne ou du Larzac. Oui, on a fait ça ».


Ce soir-là, pas de dreads peintes en vert ni de confrontation entre tribus aux goûts musicaux antinomiques, plutôt une foule vaguement dominée par les quarantenaires, mais qui accueille aussi un public qui n’était encore qu’une lueur dans les yeux de leur père aux débuts de NTM, en 1990, quand le groupe signait chez Epic et sortait son premier maxi « Le Monde De Demain ».
Une déflagration qui résonne encore plus de trente ans après qu’elle a été éructée par Joey et scandée par Shen, qui s’en souviendront lors de ces deux heures de concert. Le duo est centenaire, comme Joey aime parfois à le rappeler, pourtant il parvient sans peine à donner une bonne leçon à d’autres crews plus jeunes, qui jouent en division d’honneur en ce qui concerne la scène.

« Quand on part en tournée, dès qu’on monte sur scène, c’est magique. Mais quand je dis “C’est magique”, c’est-à-dire qu’on répète, on met le truc en place, et après il se passe toujours quelque chose en plus. Il faut répéter, on est d’accord. Mais même si j’exagère un peu en le disant, j’ai toujours l’impression qu’on répète surtout pour rassurer Bruno. Il faut faire ça carré, on est d’accord sur le principe ».


Cette rudesse des relations humaines entre les deux complices de trente ans que l’on ressent en lisant cet extrait d’interview, c’est aussi un des moteurs de leur efficacité scénique. Le clash est permanent, la tension toujours présente. Joey prend la lumière, mais rien ne serait possible sans la précision maniaque de Kool Shen, architecte du chaos, depuis plus de 30 ans au service du rap hardcore. Quand les lumières s’éteignent dans l’Accorhotel Arena du monde d’avant, blindé à craquer avec la ferveur des fans rajoutant une autre dimension à la musique, trois lettres déclenchent un tonnerre de cris et d’applaudissements. N. T. M. En format géant, comme une version neuf trois du panneau angelino d’Hollywood, mais là ça clignote, ça diffuse des images, ça monte et ça descend, ​amenant à chaque changement de décor une nouvelle surprise, une nouvelle ambiance.

Pour l’heure, avant de faire surgir les gladiateurs, une intro instrumentale au son du tonnerre et du canon, c’est comme du Wagner, mais version rapologique des tréfonds, et puis un cri, un hurlement plutôt, suivi de quelques éructations sortant de la même glotte. « LE SUPRÊME !!! » , « RUDE BOY !!! » On distingue les silhouettes des deux DJs, Pone au-dessus du chiffre 9, R-Ash dominant le 3. Un scratch de « Qu’Est-Ce Qu’On Attend Pour Foutre Le Feu », des images en rafales sur les lettres géantes, et c’est parti pour deux heures avec la jugulaire tendue. Lumière bleue sur une fumée dense comme le final d’ « Apocalypse Now », c’est « Pass Pass Le Oinj », et JoeyStarr saute partout, rentre dans son collègue qui lève fièrement le micro en déclamant ces punchlines chargées au tétrahydrocannabinol « Je suis dans un état/ Comment dire, très proche du coma » et « Pass pass le oinj, y’a du monde sur la corde à linge ».

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Les morceaux de bravoure se suivent sans se ressembler. Une Pole star et sa troupe de danseuses viennent donner la note sexy à « Ma Benz », qui remet dans la lumière Lord Kossity, featuring dancehall de ce hit des tropiques urbaines dont le clip fut jadis censuré sur les chaines de télé, décidément il était temps qu’internet débarque. « Seine Saint-Denis Style », c’est l’assurance d’un refrain repris en chœur par l’ensemble du public, qui transforme durant quatre minutes l’Arena en colonie du 9.3. « That’s My People », « Pose Ton Gun », « Paris Sous Les Bombes » : On passe de la nostalgie au hardcore, du conte moral à la chronique underground d’une génération qui a grandi la bombe (de peinture) à la main. Pone et R-Ash ont retravaillé l’intégralité des instrus, donnant au répertoire des NTM une brillance nouvelle sans trahir l’esprit des chansons originales.

« Ça  nous est  arrivé  d’être  à 90 %,  ce qui est  très  bien  et d’ailleurs  quand ça a  été  le  cas,  tout  le  monde  nous dit qu’on  était  super.  Mais  pour que les  gens  deviennent  fous,  il  faut  qu’à  un moment  donné tu  deviennes  fou  sur  scène.  Et  si   tu  n’es  pas dans cette  espèce  de folie,  il  manquera  les  30 % qu’on  a quand on  est  à bloc,  à 120%.  Parce  que quand je  les  ai et que je  fais  “Seine-Saint-Denis Style”  collé  contre  mon  collègue,  ça n’est  pas la  même  chose.  Ça  me  casse  les   couilles  quand on n’est  pas à 120 %.  Même  quand il  n’y  a pas d’enjeux.  Moi,  je   ne vais  pas chanter,  je  vais  faire  un match,  comme  quand on est  en demi-finale et qu’il  faut  aller  en finale.  Donc  quand on est  à la  fin,  qu’il  reste  quatre   morceaux  et qu’on  a monté  le  truc  là,  quand on sort  avec Didier,  je  le  prends  ​comme  ça et je  lui  dis  “Eh,  frère,  il  en reste  quatre ! Là, t’as  vu comment  ils   sont  morts,  c’est  gagné ! On  les  tue”.  Là il  me  regarde,  il  prend  un coup de  rhum,  il  se  retourne,  “Viens,  on les  tue !”  Et  voilà.  C’est  pour ça que je  monte   sur  scène ».

Les tueries se sont enchainées ce soir-là, ce grand soir de novembre qui marquait la fin (provisoire ? Allez savoir) d’un duo qui a enflammé les scènes depuis trois décennies. Fin de party, fin de mois, fin d’année qui marquait, sans qu’on le sache encore, le début d’un compte à rebours vers la pandémie de 2020 et consorts. Revoir le show d’adieu des NTM alors qu’on se demande si l’on pourra un jour prochain à nouveau communier dans la musique, la sueur et l’excitation sans autre barrière que celle des videurs devant la fosse, c’est se replonger dans l’excellence d’un duo légendaire, avec un palmarès de hits, de bangers et de classiques qui force l’admiration. Sur ce, sur ce, sur ce, Nique Ta Mère et bonne journée, comme dirait l’autre.


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