La période bleue de Joni Mitchell

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La plongée dans les archives de la songwriter canadienne se prolonge avec Joni Mitchell Archives – Vol. 2 : The Reprise Years (1968-1971), un nouveau volume explorant l’environnement créatif de ses quatre premiers albums studio, de Song to a Seagull à Blue. Au programme : près d’une centaine de titres live et studio inédits, dont une performance historique au Carnegie Hall de NewYork et un concert enregistré par… Jimi Hendrix !

L’auteure-compositrice-interprète canadienne lance sa série d’Archives et revient sur cinq décennies de carrière.

Auteure d’exception, chanteuse céleste, guitariste virtuose, peintre et inspiration de plusieurs générations de musiciens-songwriters, Joni Mitchell a longtemps refusé de se pencher sur son illustre carrière. Aujourd’hui âgée de 77 ans, l’icône canadienne a créé la surprise l’an dernier en annonçant le lancement d’une pléthorique campagne de rééditions. Retirée de la scène et des studios depuis près de vingt ans, Joni Mitchell s’est impliquée personnellement dans l’élaboration de coffrets chronologiques incluant les enregistrements alternatifs et les captations live recueillies au cours de ses cinq décennies d’activité.

Après le premier coffret couvrant les années 1963-1967 et les performances folk précédant ses débuts discographiques, Joni Mitchell Archives – Vol. 2: The Reprise Years (1968-1971) capture le hors-champ de ses quatre premiers albums studio : Song to a Seagull (1968), Clouds (1969), Ladies of the Canyon (1970) et Blue, sorti en juin 1971. Complément du recueil 4 CDs/4 LPs The Reprise Albums (1968-1971) sorti en juillet dernier en rassemblant ces albums officiels, Joni Mitchell Archives – Vol. 2 paraîtra le 29 octobre sous la forme d’un coffret 5 CDs au format carré 15×15 cm. Son livret de 40 pages est illustré par de nombreuses photos inédites tirées de la collection personnelle de Joni Mitchell et s’accompagne d’un entretien avec l’auteur/réalisateur Cameron Crowe. À noter que les amateurs de vinyle pourront également se procurer une édition 10 LPs 180-grammes limitée à 4 000 exemplaires.

Côté studio

Le tracklisting chronologique de ces 5 CDs au contenu réparti entre démos, sessions studio, concerts et diffusions radiophoniques démarre au cours de l’hiver 1967-1968. Joni Mitchell s’apprête alors à enregistrer son tout premier album, Song to a Seagull, sous l’égide de David Crosby. En marge de maquettes capturées sur magnétophone à son domicile du Laurel Canyon et dans l’appartement new-yorkais de son amie Jane Lurie, le premier CD d’Archives Vol.2 s’ouvre sur un clin d’œil cinématographique : à l’instar de Bob Dylan et de Randy Newman, Joni Mitchell avait été approchée par la production de Macadam Cowboy, le chef-d’œuvre Oscarisé de John Schlesinger, pour composer sa chanson-titre. Sa complainte Midnight Cowboy ne sera pas retenue, et Harry Nilsson décrochera finalement le générique du film avec son inoubliable Everybody’s Talkin’. Les séances de Song to a Seagull sont ensuite représentées par un trio de somptueux inédits sur disque (Jeremy, Conversation, The Gift of the Magi) et de la première version studio par son auteure de Both Sides, Now, un succès pour Judy Collins en 1967 avant de figurer dans Clouds, le deuxième album de Joni Mitchell. Ce dernier est illustré dans le CD4 par trois titres inédits gravés aux A&M Studios d’Hollywood au printemps 1969 : Conversation, Blue Boy et The Priest.

Ce coffret 5CD Archives – Vol. 2 : The Reprise Years (1968-1971) propose près de 6 heures d’enregistrements, avec entre autres inédits 5 titres enregistrés lors de la création de l’album Blue.

Parmi les trois extraits des sessions de Ladies of the Canyon, paru en 1970, figure un document à haute valeur historique avec la maquette de Woodstock, l’hymne officieux du célèbre festival… auquel ne participa pas Joni Mitchell ! Retenue à New York en raison de sa participation au Dick Cavett Show, la singer-songwriter suit le festival à la télévision et compose une ballade qui sera reprise l’année suivante par Crosby, Stills, Nash & Young dans leur best-seller Déjà Vu. Enregistrée en fin d’année 1969 aux A&M Studios d’Hollywood, cette prise se distingue de sa version officielle par son arrangement au piano acoustique, qui sera finalement remplacé par une partie jouée au Wurlitzer. L’exploration des séances de travail de Ladies of the Canyon se poursuit avec les mixes alternatifs de sa chanson-titre (agrémentée d’une orchestration de contrebasse) et de la seconde apparition de Blue Boy, qui s’achève par une piste de flûte supprimée dans l’édition finalisée de l’album. Place maintenant aux coulisses de Blue, considéré pour beaucoup comme le premier sommet discographique du répertoire de Joni Mitchell. Consignées en septembre 1970 et début 1971, les démos de A Case of You, California et Hunter apparaissent dans des configurations proches de leurs aspects définitifs, à l’exception d’un River augmenté d’un délicat arrangement de cor. Renfermant le cinquième CD d’un ensemble incluant également des conversations de studio et quelques « brouillons » de chansons inachevées, la version inédite de Urge for Going parée de cordes majestueuses, puis écartée de Blue avant de paraître en 1972 en face-B du single You Turn Me On, I’m a Radio, conclut en apothéose cette sélection d’enregistrements alternatifs.

Côté scène

Le 19 mars 1968, quelques minutes avant l’entrée en scène de Joni Mitchell au Hibou Coffee House d’Ottawa, un fan se présente à l’artiste : « Bonjour, je m’appelle Jimi Hendrix et je viens d’être signé sur le label Reprise, le même que le vôtre. Puis-je enregistrer votre concert ? ». Quelques instants plus tard, le guitariste vaudou prend place à une table installée en bordure de scène et branche son magnétophone à bandes. Deux jours après, l’appareil et le précieux enregistrements seront volés, au grand désespoir de Jimi Hendrix… La fameuse bande sera portée disparue pendant plusieurs décennies, avant d’être redécouverte en 2010 dans les archives de Richard Patterson, à l’époque batteur du groupe The Esquires, basé à Ottawa. 53 ans après cette performance intimiste, ce document, restitué dans une excellente qualité sonore grâce au remastering de Bernie Grundman, capture une performance de Joni Mitchell quelques jours avant la sortie de Song to a Seagull et permet de constater que Jimi Hendrix était aussi bon guitariste qu’ingénieur du son ! Près d’un an après la performance confidentielle du Hibou Coffee House, on retrouve Joni Mitchell sous les ors du prestigieux Carnegie Hall de New York. «J’ai fait du chemin depuis Saskatoon !», s’étonne la tête d’aff iche de la soirée au terme d’un set éblouissant où se mêlent des extraits de Song to a Seagull, du futur Clouds (Chelsea Morning, Both Sides, Now) et un medley de neuf minutes combinant The Circle Game et Little Green.


Cette étape clé de l’ascension fulgurante de Joni Mitchell se prolonge avec l’émission In Concert BBC Radio Broadcast, captée au Paris Theatre de Londres le 29 octobre 1970. Occupant la majorité du cinquième et dernier CD du coffret, cette diffusion radio présentée par John Peel anticipe la sortie de Blue en dévoilant A Case of You, My Old Man, River, California, et bénéficie de la présence du singer-songwriter (et compagnon) James Taylor. Le troubadour soft-rock rejoint Joni Mitchell à mi-performance pour interpréter une série de duos, dont For Free et You can close your Eyes, la face B de You’ve got a Friend de James Taylor. L’alchimie et la complicité transparaissent au cœur d’une prestation acoustique au cours de laquelle Joni Mitchell effectue une entorse au régime guitare-piano de cette anthologie en présentant son dulcimer, un instrument traditionnel originaire des Appalaches, aux auditeurs de la BBC. Pour découvrir la non moins passionnante électrification de la musique de Joni Mitchell, il faudra encore patienter quelques mois avant l’exploration attendue des albums For the Roses (1972), Court and Spark (1974) et The Hissing of Summer Lawns (1975) dans le troisième volume de ces inestimables archives.

par Christophe GEUDIN


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