Après Oppenheimer, Christopher Nolan s’attaque à l’un des récits les plus emblématiques de la mythologie grecque avec L’Odyssée, une fresque épique retraçant le périlleux voyage d’Ulysse pour retrouver sa terre natale. Entièrement tourné sur pellicule IMAX 65 mm, ce projet monumental mêle décors naturels, effets spéciaux physiques et scènes maritimes spectaculaires pour donner vie à l’œuvre d’Homère. Entre affrontements mythologiques, aventures extraordinaires et quête intime, le cinéaste repousse une nouvelle fois les limites du grand spectacle tout en plaçant l’émotion au cœur de son récit. Les Années Laser revient sur cette adaptation ambitieuse et livre son verdict sur les éditions Blu-ray et UHD Blu-ray, dont les qualités visuelles et sonores promettent une expérience particulièrement immersive en home-cinéma.
En résumé
Il aura fallu très longtemps à Christopher Nolan pour tourner la première image de L’Odyssée. Au début des années 2000, alors qu’il est brièvement pressenti pour réaliser Troie (les commandes reviendront finalement à Wolfgang Petersen), il cherche comment rendre crédible un cheval dont chaque spectateur sait qu’il dissimule des soldats grecs. Il l’imagine échoué sur une plage, incliné, déjà happé par le sable et menacé par la marée : un objet que les Troyens sauveraient des eaux plutôt qu’un cadeau complaisamment abandonné devant leurs murailles. « Ça a été ma première vision de l’histoire. Je l’ai portée avec moi pendant vingt ans. » L’occasion ressurgira après Oppenheimer, dont le triomphe mondial et les sept Oscars lui offriront une liberté presque sans équivalent. « Ça m’a ouvert quelques possibilités« , minimise-t-il avec malice.
Il constate alors un curieux vide : L’Odyssée, l’un des récits fondateurs de la culture occidentale, n’a jamais bénéficié selon lui de toute la puissance d’une grande production hollywoodienne. Le projet possède pourtant une dimension beaucoup plus intime que son gigantisme ne le laisse supposer. Christopher Nolan connaît Homère depuis l’enfance, mais sa relecture à plus de 50 ans transforme sa perception du poème : « Il se lit différemment quand on est un homme d’âge mûr. Il parle davantage de sentiments et de perte, c’est une histoire d’amour sénior. » Plus encore : « Je ne parle que de ça dans tous mes films depuis des années, la famille, l’amour, la vengeance, la guerre, le passage à l’âge adulte. »

L’écriture lui prend environ six mois. Pour rapprocher ces personnages vieux de trois millénaires du spectateur, il refuse les dialogues solennels traditionnellement associés à l’Antiquité, adopte un langage contemporain et puise ponctuellement dans L’Iliade, L’Énéide ou Agamemnon. « Je voulais un récit terrien« , explique-t-il. Cette ambition contamine jusqu’à la musique de Ludwig Göransson, qui délaisse les réflexes symphoniques du péplum pour convoquer lyre, flûte ancienne, gongs de bronze, sans oublier un motif dont la dernière note reproduit le pincement d’une corde d’arc. Tout, dès lors, vise à rendre physiquement sensible ce voyage mythologique.

Pendant six mois, Christopher Nolan et son chef opérateur Hoyte van Hoytema tournent quatre-vingt-onze jours dans six pays (Maroc, Grèce, Italie, Écosse, Islande, États-Unis) et terminent même neuf jours avant le calendrier prévu. La mer, surtout, doit être vraie. Un authentique voilier en bois, adapté pour évoquer un navire mycénien, affronte réellement les éléments ; les acteurs apprennent à ramer, à hisser la vergue et à manœuvrer les voiles. « On filmait un peu comme un documentaire. C’était vraiment exaltant, mais bon sang, qu’est-ce que ça a été dur ! » Nolan connaissait pourtant assez bien les cauchemars logistiques du tournage maritime depuis Dunkerque pour mesurer ce qu’il s’infligeait : « Chaque fois que j’écrivais quelque chose sur un navire, je pensais : ‘Pff, est-ce qu’on est obligé d’être sur des bateaux ?’ Et la réponse était : ‘Eh bien, c’est L’Odyssée, donc oui.’ »
Cette obsession du réel trouve son instrument idéal dans l’emploi de l’IMAX. L’Odyssée est ainsi devenu le premier long métrage de fiction intégralement photographié avec des caméras IMAX argentiques 65 mm. Christopher Nolan en rêvait depuis l’adolescence : « C’est le format d’image le plus proche de la manière dont l’œil voit qui ait jamais été inventé. » Encore fallait-il résoudre le vacarme mécanique de ces appareils, longtemps incompatible avec l’enregistrement direct des dialogues. La société IMAX a donc développé une nouvelle génération de caméra tandis qu’un imposant caisson insonorisant permet enfin de tourner les scènes dialoguées. À l’arrivée, quelque 640 kilomètres de pellicule négative seront impressionnés ; la copie 70 mm IMAX achevée approche à elle seule les 18 kilomètres et les 270 kilos.

Cette démesure technologique n’aurait pourtant guère de sens si elle ne servait qu’à fabriquer de jolies images. Christopher Nolan veut placer le public sur le pont avec Ulysse, lui faire ressentir le vent et le poids de l’océan. Même les monstres doivent appartenir à ce monde. Pour le Cyclope, dont l’apparence doit notamment à l’effroi suscité par le tableau Saturne dévorant un de ses fils de Goya, effets physiques, marionnettes, animatronique et discret liant numérique se mêlent jusqu’à rendre presque indiscernable la frontière entre matière et illusion. « On a utilisé toutes les techniques possibles« , résume le cinéaste. « On voulait que les éléments fantastiques soient aussi ancrés dans le réel que les vraies choses. » Voilà peut-être la véritable prouesse de son Odyssée : faire d’un texte vieux de près de trois mille ans une expérience sensorielle furieusement contemporaine sans l’écraser sous la technologie.
Depuis Memento, Christopher Nolan joue avec le temps ; depuis The Dark Knight, il repousse les dimensions du spectacle ; Inception lui a appris à matérialiser l’impossible, Interstellar à unir l’intime et le cosmique, Dunkerque à transformer l’Histoire en sensation, Oppenheimer à faire d’un destin individuel un événement monumental. L’Odyssée rassemble ces obsessions dans un même voyage et leur offre un horizon à leur mesure : celui d’un homme qui, après avoir affronté la guerre, les dieux, les monstres et l’immensité de la mer, cherche simplement le chemin de sa maison. À l’arrivée, cet immense pourvoyeur de grands spectacles d’auteur n’a peut-être jamais aussi magnifiquement justifié son credo d’artiste : pour nous faire croire à l’impossible, commencer par le rendre réel.
Du côté des bonus
Le Blu-ray dédié comporte : un making-of homérique d’une heure trente en douze parties qui, entre éloges parfois risibles (Anne Hathaway dégagerait ainsi naturellement « quelque chose d’épique et de royal« ) et interviews globalement formatées, offre heureusement d’innombrables extraits de tournage et de coulisses où les effets spéciaux (hallucinante marionnette articulée de douze mètres pour figurer le Cyclope), les décors en dur, les cascades, les accessoires, les costumes et les contraintes induites par l’emploi de la colossale caméra IMAX se taillent la part du lion ; un module aussi bref que captivant sur le traitement de la pellicule IMAX ; un clip ; et des bandes-annonces, dont une très longue exclusivement destinée aux quarante et une salles qui projetèrent le film en IMAX dans le monde.
Avis technique
Sur le Blu-ray, la luminosité et la minutie incomparables du rendu IMAX sont habillées d’une définition où le comble de la douceur fusionne avec le comble de la précision. Et sur l’UHD Blu-ray, le HDR 10 hisse des phénoménales qualités des sommets encore plus étourdissants. Niveau son, allergique au Dolby Atmos, Christopher Nolan n’en a pas moins commandité un mixage VO foudroyant d’ampleur et de directivité, soutenu par des graves proprement telluriques. Tristement privée de HD, la VF fait de son mieux mais ne soutient pas la comparaison.
Le mot de la fin
Couplée au respect absolu des partis-pris audiovisuels de Christopher Nolan, une parution en tous points digne de l’ambition affichée par son film.










