Le Rewind : David Bowie présenté par Olivier Cachin

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Bien sûr, David Bowie n’a pas commencé sa carrière en 1972 avec « The Rise And Fall Of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars », qui est déjà son cinquième album : Dès la fin des sixties, le jeune Davy Jones multiplie les groupes éphémères et les singles bulle de savon, à la recherche de l’alchimie qui lui permettra de faire la différence avec le reste des aspirants à la gloire pop. Un premier hit spatial en 1970, « Space Oddity », puis un disque audacieux, « The Man Who Sold The World », prouve le potentiel créatif énorme du jeune chanteur. 

Mais « Ziggy » est clairement l’album le plus crucial de sa jeune carrière, celui qui lui permit de transformer l’essai et de s’inventer une légende. Le premier titre enregistré est « It Ain’t Easy », unique reprise d’un concept album qui se conclut en explosion intimiste avec le sublime « Rock & Roll Suicide », qui sera d’ailleurs la conclusion du dernier concert de la tournée, filmé par le fameux documentariste D. A. Pennebaker. La guitare est l’instrument phare de ce disque presque parfait, avec Mick Ronson en héros de la six-cordes. À la télé anglaise, c’est « Starman » que l’on entendra, dans l’historique émission de la BBC Top Of The Pops. La suite sera d’une autre facture…

Rewind album numéro 2, 1975, Bowie s’envole pour Philadelphie. Il veut se réinventer une nouvelle fois pour son neuvième album, et pour ce faire va enregistrer la majeure partie de « Young Americans » au studio Sigma Sound, le temple de cette Philly Soul qui donna naissance au disco. Au sein du gang de smooth criminals qui va venir en studio donner corps au son de cet album, Andy Newmark le batteur de Sly Stone, Willy Weeks le bassiste funky, Carlos Alomar le guitariste de James Brown et un jeune choriste qui compte bien faire carrière en solo dans les années à venir, Luther Vandross. Le nouveau personnage incarné par David est un dandy débonnaire venu chanter cette « plastic soul » incarnée dans des titres aussi fascinants que « Fascination », « Young Americans » et « Fame ». Ce dernier morceau bénéficie de l’apport de John Lennon, le Beatles venu en studio et qui a coécrit « Across The Universe », dont la version de Bowie tient la dragée haute à la version originale. Anecdote amusante : L’instrumental de « Fame » est le clone de celui de « Hot (I Need To Be Loved, Loved, Loved) », un titre signé James Brown sorti au même moment. Le point commun des deux morceaux ? Le guitariste Carlos Alomar.

L’année suivant l’escapade noire américaine, c’est l’émergence du « Thin White Duke, throwing darts in lovers’ eyes », le fin Duc blanc qui jette des fléchettes dans les yeux des amants, un alien qui se gave de cocaïne et se confond avec le personnage du film qu’il tourne avec Nicolas Roeg, « L’Homme Qui Venait D’Ailleurs », dont une photo de tournage illustre la couverture. « Station To Station » est un disque envoûtant, étonnant, dont on a peine à croire qu’il ait laissé si peu de souvenirs à son auteur, qui selon la légende se nourrissait à l’époque uniquement de poivrons et de lait, et aurait complètement effacé de sa mémoire le souvenir de ce « Lost Weekend » devenu année perdue. 

« It’s not the side effect of the cocaine, I’m thinking that it must be love » (Ce n’est pas un effet secondaire de la cocaïne, je crois qu’il s’agit de l’amour) chante David dans la longue suite de dix minutes qui donne son titre à l’album. La reprise enchantée de « Wild Is The Wind », créé par Johnny Mathis et repris par Nina Simone, est un des hauts faits de ce disque bref (6 morceaux) mais qui annonce déjà le virage électronique pleinement assumé l’année suivante avec « Low », premier album de la mythique « trilogie berlinoise ». 

Quand « Low » sort en 1977, c’est l’année punk, et les jeunes héros de cette nouvelle incarnation du rock veulent faire Tabula Rasa du passé. Mais David Bowie propose une alternative étonnante, un disque bicéphale constitué d’une face A avec des chansons parfois étrangement construites, comme le très audacieux « Sound And Vision » où la voix du chanteur n’apparait qu’après 1 minute 45. 

Brian Eno est le pygmalion de David, qu’il pousse vers des rivages nouveaux, notamment cette « ambient music » qu’il a conceptualisé et qui occupe toute la face B, quasi exclusivement instrumentale à l’exception de « Warszawa », où Bowie chantonne une étrange mélopée en une langue extra-terrestre. Le choc est si rude pour la maison de disques qu’elle tente de bloquer la sortie de l’album. Bowie ayant par contrat le dernier mot, « Low » sort tel qu’il l’avait conçu et confirme le statut avant-gardiste de son auteur. Anecdote amusante : Peu après la sortie de Low », Nick Lowe, musicien et producteur notamment d’Elvis Costello, sort un EP intitulé… « Bowi ». 

Avec « Heroes », cinquième sélection de ce Rewind bowiesque, on est dans l’âge d’or, et c’est le seul LP de la trilogie qui soit réellement enregistré à Berlin, dans les studios Hansa, « by the wall », 38 Köthener Strasse, là où furent enregistrés des albums de Tangerine Dream, Iggy Pop, Dépêche Mode… et Boney M. La chanson donnant son titre à l’album est d’un romantisme échevelé, brouillé par une production extrêmement audacieuse qui mélange guitares trafiquées, programmations de synthés et rythmique puissante. Bâti sur la même dichotomie que « Low », ce disque propose lui aussi une face B instrumentale, avec quand même en coda « The Secret Life Of Arabia », chanté par David et boosté par des handclaps irrésistibles. 

La photo de couverture en noir & blanc est signée du Japonais Sukita, et elle sera 36 ans plus tard la base du visuel de l’antépénultième album « The Next Day », l’album de la résurrection discographique après dix ans de silence, trois ans avant le testament noir, « Blackstar ». Chanté en anglais, en français et en allemand, « Heroes », « Héros » comme « Helden » font partie de ces chansons qui ont marqué leur époque. Comme la majorité des œuvres de David Bowie, diront les fans. Ils n’ont pas tort : Cinq ans après sa mort, Bowie reste un des plus grands artistes de la pop, et sa magnificence ne se limite pas aux cinq albums ici choisis. Pour ceux qui ne connaissent pas (ou mal) ce génie, il est toujours temps de (re)découvrir Bowie. 

Olivier Cachin


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