Le Rewind : Rolling Stones présenté par Olivier Cachin

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Mis à jour le 6 janvier 2022.

Légendes du rock, les Rolling Stones ont un palmarès inégalé en termes de durée de vie : Quel autre groupe peut se vanter de continuer à tourner de par le monde cinquante ans après sa création ? Le Rewind se penche sur cinq albums incontournables de la riche discographie du gang Jagger/Richards. 

Et on démarre avec Their Satanic Majesties Request, une formulation qui reprend celle des passeports britanniques. Sorti en décembre 1967, ce sixième album studio, qui pour la première fois propose un contenu identique en Angleterre et aux USA, est le projet de toutes les expérimentations pour le groupe, qui pousse l’expérience psychédélique au max : Mellotron, rythmiques afro, cordes luxuriantes (arrangées par le futur bassiste de Led Zep, John Paul Jones) et theremin sont au menu de ce disque étonnant, qui n’oublie quand même pas les guitares rock classiques. Pour l’illustrer, la provocation ultime, proposée par le groupe et refusée par la maison de disques, était une photographie de Mick Jagger nu et crucifié. Un an après le scandale causé par les affirmations de John Lennon comme quoi les Beatles étaient plus célèbres que Jésus, on comprend que Decca ait été un peu échaudé. Cosmic Christmas, un temps envisagé comme titre de l’album, sera finalement le morceau caché en fin de face A. 

« She’s A Rainbow », ouverture de la face B et single, invite le pianiste Nicky Hopkins et se classera dans le Top 50 US tandis que « Citadel » sera repris 14 ans plus tard par les punk anglais The Damned sur leur EP 4 titres Friday 13th. « 2000 Man » fut quant à lui repris par Kiss en 1979 sur l’album Dynasty

Désavoué par le duo vedette du groupe à l’époque de sa sortie, Their Satanic Majesties Request fut largement réévalué à la hausse au fil des décennies, devenant un album rock de référence. Lointain héritier de la vague psyché, le groupe The Brian Jonestown Massacre lui a rendu hommage en titrant son quatrième album… Their Satanic Majesties’ Second Request

Rewind Stones, part two : Un an a passé, et les Stones ont trouvé un producteur efficace en la personne de Jimmy Miller, qu’on retrouvera sur Sticky Fingers et Exile On Main Street. Et cette fois, le groupe va entrer pour de bon dans la légende : Beggars Banquet est le disque qui donne aux Stones la réputation de meilleur groupe rock du monde, et le plus endurant. 

Encore une fois, la pochette prévue est rejetée par la maison de disques : Une photo de toilettes publiques où l’on peut lire le titre parmi les graffitis griffonnés sur le mur. Ce visuel crado se retrouvera sur plusieurs rééditions ultérieures, mais sa censure par Decca sera la cause d’un important délai pour la sortie de l’album, qui aura en lieu et place des WC un carton d’invitation d’une rare sobriété, lointain écho du double blanc des Beatles. 

Lucifer est de retour en ouverture sur « Sympathy For The Devil », futur classique du groupe d’abord titré « Fallen Angels », puis « The Devil Is My Name ». Principalement écrite par Mick Jagger, cette brillante composition lui fut inspirée par Baudelaire et par le roman de Bulgakov « Le Maitre Et Marguerite », que lui avait offert sa muse Marianne Faithfull. 

C’est aussi le dernier album pour Brian Jones, qui mourra six mois après la sortie et apparaitra sur le suivant à titre posthume. Sa boulimie de substances létales l’écarte des compositions, mais il est malgré tout présent sur la majorité des titres, sauf « Factory Girl » et « Salt Of The Earth ». Inspiré des tensions étudiantes françaises qui mèneront aux événements de Mai 68 et de l’activiste anglais Tariq Ali, « Street Fighting Man » est un classique instantané. Le sitar de Brian Jones, les riffs distinctifs de Keith, les lyrics enflammés de Mick, tout fait de cette composition magistrale un morceau crucial dans l’évolution musicale du groupe. 

Rewind 3, on entre dans les seventies avec Sticky Fingers, sorti deux ans après le traumatisme d’Altamont, ce festival durant lequel des Hells Angels assassinèrent un spectateur tandis que les Stones jouaient sur scène. L’album bénéficie d’une pochette signée Andy Warhol, avec cette fameuse fermeture éclair qui cache un caleçon aux formes masculines généreuses. On a longtemps cru qu’il s’agissait du pelvis de Mick, mais c’est en fait l’acteur fétiche d’Andy vu dans Flesh, Trash et Du Sang Pour Dracula, Joe Dalessandro, qui aurait servi de modèle. 

Dès le premier morceau, les Stones enfoncent le clou : « Brown Sugar » est un hit, numéro un des deux côtés de l’Atlantique. L’organiste Billy Preston est invité sur deux titres, « Can’t You Hear Me Knocking » et « I Got The Blues », tandis que le bras droit de Phil Spector, Jack Nitzche, est au piano sur « Sister Morphine », coécrit par Marianne Faithfull. « Bitch », un titre rock en pleine tension, propose une section de cuivres avec Bobby Keys au sax et Jim Price à la trompette, et offre des lyrics sexuellement chargés, parmi lesquels celui-ci : « Quand tu dis mon nom, je salive comme un chien de Pavlov »

Fun fact : Sur le titre « Wild Horses », le pianiste Ian Stewart, cofondateur des Stones, n’apparait pas alors qu’il était en studio durant la session d’enregistrement. Pourquoi ? Tout simplement parce que la chanson était une suite d’accords mineurs, qui lui déplaisaient. 

Si le disque est visuellement et musicalement censuré dans l’Espagne de Franco (la couv’ est remplacée par une boite de conserve dont sortent des doigts et « Sister Morphine » laisse la place à la reprise de Chuck Berry « Let It Rock »), il est universellement acclamé. C’est également le premier album des Stones sur lequel apparait le fameux logo de la « langue aux grosses lèvres », créé par le designer John Pasche. 

Rewind 4, c’est l’album du trip à Nellcôte, dans le Sud de la France. Exile On Main Street, double album vinyle, a été majoritairement conçu dans ce manoir de 16 pièces bâti en 1899. La raison ? Un exil fiscal dont le but est d’éviter la « super taxe » de 93% édicté par le gouvernement britannique pour les plus grosses fortunes. C’est là que les Stones vivront diverses aventures musicales lors de longues sessions enregistrées avec leur Mobile Studio, et d’autres, extra musicales, à base de grosses doses d’héroïne pour Keith et de visites d’illustres artistes tels que William S. Burroughs, John Lennon et Gram Parsons. C’est pendant l’enregistrement de ce disque foisonnant que Mick se mariera avec Bianca Jagger. 

Le premier single, « Tumbling Dice », donne le ton : Un boogie gorgé de groove à l’irrésistible mélodie, l’histoire d’un joueur invétéré et volage. Le titre sera repris cinq ans plus tard par Linda Ronstadt, avec des lyrics modifiés pour leur donner un point de vue féminin. 

Une fois de plus, Jimmy Miller est à la manœuvre et Keith chante sur un titre, « Happy », enregistré dans l’urgence. « À midi on n’avait rien, à quatre heures de l’après-midi c’était en boite », a-t-il raconté quelques années plus tard. « Rocks Off », l’ouverture de la face A, est truffé de références plus ou moins évidentes à la drogue (« I’m zipping through the days at lightning speed/ Plug in, flush out and fire the fuckin’ feed ») et donne le ton du disque, « boueux, touffu, cru et menaçant » selon les mots du critique Jason Ankeny. 

« Shine A Light », s’il est crédité comme la quasi-totalité de l’album aux Glimmer Twins Jagger/Richards, a été co-composé par Leon Russell, et ses origines remontent à 1968. Retravaillé après le décès de Brian Jones, ce titre a été enregistré avec une section rythmique originale, puisque c’est le producteur Jimmy Miller qui remplace Charlie Watts à la batterie tandis que la basse est tenue par le guitariste Mick Taylor, ce que le bassiste Bill Wyman a contredit, affirmant que c’était bien lui à la quatre cordes sur cette chanson qui influença Oasis pour « Live Forever ». La ressortie d’Exile On Main Street en 2010 permettra de découvrir quelques inédits issus des sessions d’enregistrement, dont « Good Time Women » et « Pass The Wine », featuring la diva du cinéma italien Sophia Loren. 

Rewind 5, suite et fin (pas de la carrière des Stones, en mode « neverending tour » à la Dylan au moment où l’on écrit ces lignes) avec ce que d’aucuns considèreront comme leur dernier « grand » album : Some Girls. Quand ce recueil de dix chansons originales voit le jour, huit mois après l’album en public Love You Live (avec sa couverture warholienne, again), le disco est en pleine expansion, et tous les artistes paient leur tribut au boom boom beat à 120 BPMs. Le batteur de jazz Idris Muhamad, le flûtiste Herbie Mann, le mod Rod (Stewart)… Et les Stones n’y échapperont pas. Si « Miss You » a été critiqué pour ça et que Mick Jagger n’a pas assumé ce tournant stylistique en affirmant que ce titre pourtant brillant n’avait pas été conçu pour être un disco hit (ce que même Keith Richards contredira), il n’en reste pas moins un excellent morceau, à l’imperturbable rythmique aussi simple que parfaite de ce bon vieux Charlie. 

Ron Wood fait son entrée dans le gang, et le résultat commercial sera le plus probant pour les Stones depuis Exile On Main Street. Le groupe n’échappe pas à la polémique autour des paroles de la chanson « Some Girls », dans laquelle on entend Mick Jagger déclarer « Black Girls just want to get fucked all night/ I just don’t have that much jam » (Les femmes noires veulent juste se faire baiser toute la nuit/ Je n’ai pas assez de jus pour ça). Ahmet Ertegun, le boss du label Atlantic, qui distribue les Stones aux USA, a raconté en avoir parlé à Mick Jagger avant la sortie. « Je lui ai dit que ça ne passerait pas, mais il m’a répondu que c’était une parodie des gens qui ont ce genre d’attitude. Mick a beaucoup de respect pour les Noirs, il leur doit sa carrière musicale ». Le révérend Jesse Jackson pousse un coup de gueule, puis l’affaire finit par se tasser après un communiqué de la maison de disques, qui met en avant la dénonciation ironique de stéréotypes et s’excuse si quiconque s’est senti offensé. 

De multiples compositions font de Some Girls un disque crucial pour les Stones : « Beast Of Burden » dont une partie des lyrics a été improvisée par Mick, « Shattered » et ses paroles chantées/parlées sur un riff de Keith, « When The Whip Comes Down » où Mick incarne un homosexuel (la chanson démarre avec ce lignes : « Yeah, mama and papa told me I was crazy to stay/I was gay in New York, I was a fag in L.A./ So I saved my money and I took the plane/Wherever I go, they just treat me the same »). 

La pochette, au design imaginé par Peter Corriston (qui concevra celle des trois albums suivants du groupe), est une petite merveille, qui devra être révisée et censurée suite aux plaintes de quelques-uns des artistes présentés dans les fenêtres découpées, dont Farah Fawcett, Liza Minelli (au nom de sa mère, Judy Garland) et Marilyn Monroe via ses héritiers. Ultérieurement, des arrangements financiers permettront de retrouver le visuel dans toute son intégrité mais entretemps, certaines versions présenteront des cadres vides avec la mention « Under construction ». Ah, les filles… 


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