Interview : Mathias Malzieu, réalisateur du film Une Sirène à Paris

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Chanteur du groupe de rock français Dionysos, écrivain mais également réalisateur, c’est pour son deuxième film que nous avons le plaisir de recevoir Mathias Malzieu pour une interview. Quand, comment et pourquoi ce film, il nous explique tout.

Olivier Cachin : Est-ce que le projet du film était concomitant avec celui du livre ?

Mathias Malzieu : Exactement. En fait j’ai rêvé cette histoire, et du coup j’ai écrit le scénario, le livre et les chansons en même temps. C’est-à-dire qu’à partir du moment où j’ai rêvé de ce personnage qui trouve cette sirène échouée, la première chose que j’ai composé c’est le thème de la sirène avec lequel elle tue. Et puis j’ai lié ça avec un personnage de chanteur, donc j’ai écrit ses chansons. En les écrivant, je voyais les chansons qu’il interpréterait lui, et en même temps je prenais des bouts d’arrangements qui commençaient à naître en me disant « Pour telle scène ça peut faire ça ». Du coup des fois ça m’inspirait pour écrire des scènes. Donc en fait tout s’autonourrissait en une centrifugeuse qui me permettait d’être en auto-immersion avec le sujet à 360° tout le temps. Ce n’était pas facile pour tous les gens autour parce que j’étais enceinte de triplés un peu pendant 3 ans, mais c’était extrêmement stimulant. Ce que j’ai sous-estimé c’est la logistique. Je me suis dit, « Je mets tout le monde dans le même bateau Flowerburger, une Sirène à Paris on y va à fond ». En fait c’est quand même 3 bateaux : un livre, un disque, un film, voire une tournée, donc presque 4 bateaux. Donc d’un point de vue logistique les synergies étaient plus difficiles, mais artistiquement, dans le processus, c’était passionnant.

OC : Cette interview on la fait au Flow. Est-ce que Le Flow était directement une influence du Flowerburger ?

MM : Non mais c’était marrant parce que justement en fait le Flowerburger ça vient d’un poème de Richard Brautigan qui est un de mes auteurs préférés, où il explique que Baudelaire, quand il a fini d’écrire des poèmes, monte un stand de hamburgers. Mais comme il a toujours son reste poétique, il remplace les aliments par des fleurs, et ça fait des Flowerburger. Donc je l’ai appelé comme ça, et évidemment il y avait Le Flow. Je voulais jouer la carte du côté Speakeasy, ces bars cachés (clandestins, ndlr.) de l’époque de la prohibition. En fait le bar à l’étage s’appelle Le Flow et en bas il s’appelle Le Flowerburger. En plus le fait est que Le Flow appartient à notre tourneur. C’est Auguri qui nous fait tourner avec Dionysos donc c’était marrant.

OC : Comment s’est passé le choix de Marilyn Lima ? Parce que c’est quand même l’actrice principale, elle n’est pas encore très connue. Est-ce que c’est difficile de caster une sirène ?

MM : C’est pas évident. Il a fallut que je sois vraiment sur quelque chose de très instinctif. De surtout ne pas trop intellectualiser ce truc là, il fallait le sentir au maximum. Surtout que comme elle allait être empêchée, elle allait tourner dans une nageoire de sirène, elle est dans la fonction narrative dans une terre un peu inconnue, étrangère, et en prison quelque part. Le quiproquo c’est que Gaspard s’occupe bien d’elle mais elle se croit en prison. Je voulais quelqu’un qui soit très instinctif et qui dégage quelque chose de créature un peu comme ça, comme elle, sans avoir à le forcer. Je ne voulais pas ajouter du bizarre au bizarre. Je voulais qu’on soit dans la poésie du quotidien dans la salle de bains, avec cette étrangeté d’avoir une sirène dedans, mais il ne fallait pas en rajouter. Puis il y avait tout ce début du film très important où elle ne parle pas. Donc ça a été ça en fait, je me suis concentré là-dessus, et elle elle dégageait ça. Puis il y a eu l’autre chose capitale : on s’est très bien entendus, donc j’ai pu tomber suffisamment amoureux d’elle au joli sens du terme, comme je suis tombé amoureux de Rossy de Palma ou de Nicolas Duvauchelle. C’est-à-dire l’envie de les filmer, l’envie que ce soient eux les personnages, et pas seulement mon fantasme et « Ah ! Ça y est, j’ai trouvé mon jouet ! « , mais que eux donnent une force de proposition, et que dans le mélange de notre petite cuisine que serait le film, j’ai envie de ce qu’ils apportent eux. Et pour ça il faut aimer, il faut aimer, il faut aimer, et ce n’est que le cœur qui doit parler. Ça ne doit pas être dans les histoires d’agents, de planning. Quand ça commence à devenir trop compliqué moi j’ai tendance à me lasser vite. Après je peux être patient sur le travail, ça a mis 4 ans à se faire, c’était long à monter, etc. Mais il faut que je sente le flux de désir, sinon c’est… (grimace).

OC : Le fait d’être musicien vous permet-il d’avoir une approche différente de celle d’un cinéaste ?

MM : Alors je ne sais pas comment travaillent les autres. En tout cas je sais que pour moi le son est très important parce que déjà je travaille avec un Sound Designer qui est aussi musicien et on accorde tout, tous les sons. Comme le film est très musical et que c’est l’ADN du film, l’histoire d’un chanteur qui tombe amoureux tout le temps de chanteuses, et qui tombe sur l’ultra-chanteuse ultra-dangereuse, outre la musique, le son est très important. Et voilà, les battements de cœurs on les a accordés, même tous les petits bruits, les bruits quand elle ouvre les yeux… Toutes ces petites choses font partie de la musique générale du film. Et même quand j’écris mes livres, et ça c’est peut-être une déformation de chanteur, j’ai besoin pour les moments un peu épiques (donc pas dans tout le livre) de me les enregistrer et de les écouter pour les corriger. J’ai besoin que ça sonne aussi. Des dialogues, des bouts de dialogues ou par exemple le début pour la crue. Donc après j’ai une très forte transposition sur le film, sur le cinéma. En plus j’adore Jacques Tati : j’aime quand on utilise le son comme une fonction, comme un effet aussi. Donc oui c’est très important.

OC : On dit souvent que dans une aventure cinématographique, pour que ça fonctionne, il faut qu’il y ait un bon méchant. Là il n’y a pas vraiment de méchant. Est-ce Romane Bohringer qui a ce rôle ? Parce qu’elle a un rôle très sympathique finalement.

MM : Bien sûr, c’est la méchante du film, mais j’ai besoin de comprendre mes méchants. C’est-à-dire que je déteste juger mes méchants ou en faire des méchants de décor qui permettent de stresser l’énigme et de mettre en valeur le héros. J’aurais eu l’impression de fabriquer un beau décor, et au milieu d’un beau décor en bois mettre tout d’un coup un siège en plastique. J’ai besoin de croire. Donc elle c’est entre guillemets la Némésis parce qu’elle pose un problème mais on la comprend. Moi j’avais besoin de la comprendre. Et toute la force de Romane c’est que justement elle n’allait pas rendre ce rôle de méchante caricatural, c’est quelqu’un qui depuis des année est traversée par ces rôles. C’est-à-dire qu’on peut lui faire jouer quelque chose de dur ou quelque chose de doux. En fait il n’y aura pas de composition, elle va le prendre à son compte et vous le restituer. Alors effectivement ça fait qu’on n’est pas sur un méchant qu’on déteste, on est sur un méchant qu’on comprend. Mais sur le jeu de miroir entre les trois personnages principaux c’est ce que je voulais. On aurait pu presque aussi raconter l’histoire du point de vue de Romane et de Victor et que quelque part la méchante ce soit la sirène ou que ce soit Gaspard et Rossy qui essaient de sauver la sirène. Moi j’ai choisi de la raconter comme ça, mais je voulais que ce soit possible pour croire à tous mes personnages.

OC : Le cinéma est un art qui coûte cher. Dans quelle mesure le budget a influencé le visuel et les décors du film ?

MM : C’est une très bonne question parce qu’effectivement ça coûte cher et moi je rêvais de quelque chose d’extrêmement artisanal parce que c’était fonction narrative. Chez Gaspard il ne fallait pas que ce soit un palace, et le Flowerburger il fallait que ce soit quelque chose qui soit un petit nid, une bulle, un ventre, un truc dans la cale d’un bateau comme ça. Mais même ce qui semble être fait par la main de l’Homme, justement pour que ce soit bien restitué, coûte cher. Donc il a fallu qu’on soit extrêmement astucieux. Et aujourd’hui, ces contraintes, parce qu’effectivement c’est un petit budget à l’échelle d’un film avec un petit peu d’effets spéciaux, du costume, beaucoup de détails dans les décors, on à eu affaire à des artisans. Ils ont aidé la fonction du film parce qu’il n’y a pas eu de fond vert, tout a été fabriqué, on avait une vraie sirène sur le plateau. En fait, même au-delà du temps où l’on disait « Action ! », tout le monde était dans l’univers du film : l’équipe technique, les comédiens et moi. Et ça c’était joyeux. Après effectivement, si j’avais eu beaucoup plus peut-être que je me serais permis de faire des choses un peu plus « film de sirène », mais ça aurait peut-être nuit finalement à l’intimité entre les personnages. Il y a une scène que j’ai tourné et que je n’ai pas mise et que j’aime bien pourtant, où l’aquarium explose quand elle chante, il y a des touristes en bas le matin. Tout un truc que j’aimais bien, qui avait une dimension un peu plus Spielberg où on comprenait un peu plus la dangerosité de la sirène, non seulement à l’échelle de Gaspard, mais aussi de manière collective. Et finalement ça cassait la poésie, le fait d’être tout le temps avec eux au maximum. Donc peut-être que j’aurais eu un énorme budget j’aurais fait un truc ultra-spectaculaire, j’aurais eu envie de le garder, mais je ne suis même pas sûr. Cette histoire aussi je l’ai pensée comme ça. Je ne me suis pas dit « Je veux faire un film de sirène » sinon je l’aurais fait à Hawaï. J’avais envie en fait du décalage, qu’elle n’ait pas du tout envie comme La Petite Sirène d’avoir des jambes et un prince charmant. Je voulais qu’elle n’ait envie que d’une chose, c’est de se barrer chez elle et qu’elle ne soit pas au bon endroit, pas au bon moment et que le quiproquo émotionnel fasse que l’histoire se développe entre eux.

OC : Au cinéma on sait que le premier jour d’exploitation détermine le destin du film. Est-ce que ça vous fait peur de vous dire que mercredi après la première séance vous saurez à peu près si le film a marché ou non ?

MM : Évidemment. Surtout qu’en plus moi je viens quand même de la musique en premier lieu. Même si aujourd’hui les disques ont un destin un petit peu plus fermé, on les défend pendant un an voire deux, c’est-à-dire qu’on les défend sur scène, les chansons ont une deuxième vie, même celles des autres disques. Et tout ça en fait on continue de le faire vivre. Donc effectivement là il y a un côté couperet qui est stressant, mais c’est le jeu. Maintenant il faut accepter la règle du jeu.

Une interview menée par Olivier Cachin, que vous pouvez retrouver dès à présent sur notre chaîne YouTube son-video.com dans Le Rewind !


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