Le Rewind : Prince présenté par Olivier Cachin

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« Après plusieurs mois de réflexion, de discussions et de recherches intenses, je viens d’établir par ordre alphabétique la liste de tous les plus grands musiciens, auteurs, compositeurs et interprètes de tous les temps. La voici : Prince. Voilà, c’est tout ». Ainsi JB Hanak, musicien du groupe défunt dDamage et compositeur de l’album du comédien Pierre Richard Nuit À Jour, résumait-il sur Twitter sa passion pour le kid de Minneapolis. Le Rewind vous propose quant à lui de revenir sur 5 bornes de la munificente discographie de ce mini génie. C’est parti !

On commence bien sûr ce Rewind avec 1999, cinquième meilleure vente d’albums de l’année 1982 aux USA, gros succès critique et preuve que l’artiste s’inscrit dans la lignée des rock stars qui sont là pour durer. « Little Red Corvette », le single le plus emblématique de ce disque majeur, sort en février 1983 et grimpe à la troisième place du Billboard pop. Un dessin illustre la pochette, avec un graphisme naïf sur lequel on peut lire « And The Revolution » écrit à l’envers sur le point du « i » de Prince. C’est la première trace écrite du nom de ce groupe, qui sera officiellement lancé en août 1983. 

L’omniprésence de la boite à rythmes sur les onze titres permettra plus tard à 1999 d’être considéré comme un album précurseur de la house de Chicago et de la techno d’Atlanta. Elle inquiète aussi Bobby Z, drummer historique de Prince qu’il rencontra à Moonsound, le studio de Chris Moon (« découvreur » de Prince, coauteur et arrangeur de « Soft And Wet » sur le premier album), en 1977. Bien qu’il soit absent de 1999, dont les rythmiques sont composées avec la Linndrum LM-1, Bobby a joué sur toute la tournée suivant la sortie de l’album. Il était également présent en octobre 1981 lors des tristement célèbres concerts en ouverture des Rolling Stones durant la tournée Dirty Mind, et en garde un mauvais souvenir : « Ça ne s’est pas trop bien passé, Prince jouait à 2h de l’après-midi, suivi de J. Geils Band, George Thorogood et les Stones à 19h, on était de la chair fraiche pour les lions ». Deux concerts qui ont laissé des cicatrices profondes chez Prince. Ce fiasco dantesque fut en effet pour certains fans des Stones l’occasion d’un défoulement malsain. Des chaussures volèrent sur scène, mais aussi des cuisses de poulet et toutes sortes de projectiles, y compris, se souvient Dez, une bouteille de Jack Daniels (Booba n’a donc pas le privilège de ce type d’arme par destination) : « Prince a bougé la tête au dernier moment et l’a évitée de justesse ». Une attitude provocante, des habits de scène osés, des chansons suintant le sexe torride, le tout interprété par un chanteur noir : Impossible de ne pas voir du racisme dans la réaction hyper violente de ces spectateurs. Prince n’a depuis plus jamais accepté d’ouvrir pour un autre artiste et a longtemps refusé toute interview. 

Suite du Rewind avec le grand œuvre de Prince, le double carton cinéma/musique de Purple Rain. C’est au cours de la tournée Triple Threat, qui invitait Vanity 6 et The Time, que Prince peaufine le projet sur un petit carnet pourpre qui ne le quitte jamais. Le scénario est signé William Blinn, qui a notamment écrit quelques épisodes du feuilleton Fame, et Albert Magnoli, qui le réalise. Le budget levé par Cavallo, Ruffalo & Fargnoli, le trio qui manage alors Prince, est de sept millions de dollars. Les bénéfices engrangés aux États-Unis seulement seront de 80 millions de dollars.

Pour jouer le premier rôle féminin, Vanity est le premier choix de Prince. Mais quelques mois avant le début du (pénible) tournage, effrayée à l’idée d’être cataloguée à vie comme la marionnette de Prince, elle quitte le Kid qui se retrouve sans leading lady. Une jeune fille mariée de 22 ans, Patricia Kotero, rebaptisée Apollonia, décroche le job après de longues auditions avec des dizaines de starlettes. Elle remplacera également Vanity sur disque pour un unique album d’Apollonia 6, dont le single « Sex Shooter » est le seul hit. Une scène d’amour entre Prince et Apollonia faillit faire classer le film dans la catégorie X avant d’être raccourcie, lui permettant d’obtenir le visa R (Restricted), l’interdiction aux moins de 17 ans non accompagnés. Selon la légende, une seconde scène torride contenue dans la première version du script aurait été tournée puis caviardée, mais elle n’a jamais refait surface dans son intégralité depuis. 

La musique du film, elle, dégomme le Born In The USA de Bruce Springsteen de la première place des charts. Parmi les multiples singles de cette BO spectaculaire, « When Doves Cry » est le plus spectaculaire : Dans un mix d’une audacité rare, Prince choisit de muter la basse, un instrument qui constitue normalement la moelle épinière du funk. Warner prend peur, encore une fois. Ils ont tort. « When Doves Cry » devient le premier numéro 1 américain de Prince. 

Aux chansons ultra rapides succèdent des slows déchirants : après « Let’s Go Crazy » en guise d’intro surpuissante, « Take Me With U » puis surtout « The Beautiful Ones » changent l’ambiance. Le bouquet final est le morceau titre, la chanson signature de Prince, celle qui lui sert toujours 25 ans plus tard à conclure ses shows, comme au concert de La Cigale à Paris le 12 octobre 2009 : « Purple Rain », dont on découvrit l’ébauche au piano solo sur le disque posthume Piano & A Microphone 1983. La version définitive est enregistrée live au club First Avenue le 3 août 1983. C’est celle que l’on entend dans le film. Y seront rajoutés quelques overdubs et des applaudissements. « Purple Rain » gagne l’Oscar de la meilleure chanson originale en 1985. L’album reste 24 semaines numéro 1 du Billboard, le cinquième meilleur classement de tous les temps, autant que la BO de La Fièvre Du Samedi Soir, juste derrière celle de la comédie musicale West Side Story (54 semaines)et Thriller de Michael Jackson (37 semaines). 

Plus tard, lors de la diffusion du film à la télévision, Les Inrocks ironisèrent sur la féminité de Prince : « Qui change de costume à chaque plan telle Marlène Dietrich dans le premier Sternberg venu ? Qui porte de soyeux jabots lilas ? Qui met plus de mascara que Divine dans tous les films qu’elle a tournés avec John Waters ? Qui conduit sa moto comme Michel Serrault beurre ses biscottes dans La Cage Aux Folles ? (…) Il y a vingt ans, les pop stars assumaient leur follitude »

Le Rewind, chapitre 3 : Parade. Cet album à la magnifique couverture en noir et blanc deviendra la BO par défaut de son film ambitieux Under The Cherry Moon. John L. Nelson, le père de Prince, y co-signe « Christopher Tracy’s Parade » et « Under The Cherry Moon », également le titre du film qui donnera son premier grand rôle à Kristin Scott-Thomas. Un début que l’actrice s’efforcera de faire oublier, tant le film s’avère être une catastrophe commerciale huée par la critique et qui ne s’est pas bonifié avec le temps, au contraire. 

En 1986, Prince est présent sur l’album des Bangles contenant « Manic Monday », qu’il a écrit, crédité sous le pseudonyme de Christopher et qui rivalisera au sommet des charts avec « Kiss », sorti cinq semaines plus tard. Parmi les projets parallèles de Prince, le groupe Mazarati sort un album en mars, avec un titre signé Prince, « 100 MPH ». 

Prince avait offert « Kiss » à Mazarati, que les producteurs de l’album, Brownmark et David Rivkin arrangèrent à leur manière, très funk, là où la maquette de Prince était plus acoustique. Quand Prince entendit le travail de Mazarati sur « Kiss », il fit volte-face et reprit la chanson pour son propre compte, refusant même de créditer Rivkin comme coproducteur. Et c’est ainsi que Prince domina les charts une nouvelle fois avec ce qui reste un des plus efficaces singles de toute sa discographie.

Le Rewind, 4, et encore une fois, c’est du très lourd : Pour beaucoup de fans en effet, Sign ‘O’ The Times est le chef d’œuvre de Prince, son album le plus emblématique. 

Une des surprises de ce disque post révolutionnaire fut sa couverture, avec un décor de fête foraine funky et Prince flou, comme en 1979 Paul Simonon sur la pochette du troisième album des Clash, London Calling. Jeff Katz, responsable du shooting (et des meilleures photos de Prince entre 1985 et 1996), venait d’entamer ses onze ans de collaboration avec Prince en signant la pochette de Parade. Il est convoqué en janvier 1987 par Prince à Chanhassen, où l’Artiste finit d’installer son Xanadu stéréo, Paisley Park. « Il me demander de venir le photographier, sans m’en dire plus. Je n’avais pas écouté le disque mais je ne lui ai pas posé de questions. Avec lui, il fallait être très observateur, ou carrément télépathe ! Bref, j’arrive et je rencontre son nouveau groupe, qui remplaçait The Revolution. Je l’ai photographié seul, avec Sheila E, avec les musiciens. En deux jours on avait les photos pour le programme de la tournée et pour l’album, mais il n’avait toujours pas décidé quelle serait la couverture. La pièce où on a monté le drum kit et tous les décors était un entrepôt désert, on a tout installé pour la séance. Après avoir photographié Prince sous tous les angles, avec le groupe et le miroir, c’est la fin du photo shoot, je suis derrière mon appareil et j’ai le sentiment qu’on a tout fait. Et là, Prince vient vers moi. Devant mon trépied, il y a une caisse, de celles qu’on utilise au cinéma. Prince s’assied dessus, met son visage contre l’objectif et me dit “Prends la photo”. Je lui explique qu’il va être flou, que c’est compliqué, qu’il ne doit surtout pas bouger. Il me redit de prendre la photo, donc je le fais, et bien sûr il était flou. Le seul moyen de pré-visualiser à l’époque c’était de prendre un Polaroïd, ce que je fais, je lui montre et il me dit “Oh c’est très bien, prends-en encore quelques-unes comme celle-là”. Je prends six photos dans la même ambiance et il me sort “Super, c’est la pochette”. Je rigole, je crois qu’il s’agit d’une blague. Puis je vais développer mes pellicules. Généralement, ce qu’on faisait c’est que je lui envoyais les planche-contacts et il mettait une croix sur ses préférées. Et ça n’a pas loupé, à côté de la photo où il était flou, il a écrit “couverture”. J’emmène les tirages chez Warner, je leur montre la photo en disant que c’était le souhait de Prince pour la couv’. Ils ont rigolé mais voilà, le résultat est là »

Matt Fink, alias Dr. Fink, travaillait depuis octobre 1978 avec Prince qu’il avait rencontré peu avant la sortie du premier album For You. « Notre première collaboration a été la chanson titre de l’album Dirty Mind. Je me suis retrouvé à jouer sur scène déguisé en médecin avec blouse, masque et stéthoscope alors qu’à la base, j’avais une tenue rayée de bagnard. Sauf qu’on faisait la première partie de Rick James, qui avait le même costume rayé pour une chanson de son set. Prince m’a demandé de changer, et j’ai eu l’idée du costume de médecin”.

Présent sur dix albums de Prince, Fink est le seul musicien à obtenir un crédit de co-compositeur sur Sign ‘O’ The Times, pour la chanson « It’s Gonna Be A Beautiful Night ». Un exploit quand on connait la réticence de Prince à partager la lumière (et les royalties) avec ses musiciens. « Ça n’était pas facile de lui proposer des chansons. Si on arrivait avec un morceau écrit, il le rejetait d’office, il avait sa vision bien à lui. ‘Beautiful Night’ est le résultat d’une jam session pendant le soundcheck de la tournée Parade avec The Revolution. C’était une collaboration entre Prince, Mark Brown, Eric Leeds et moi à partir de mon riff de clavier. La version finale a été enregistrée live à Paisley Park, avec quelques overdubs »

La réédition de l’album sous forme de coffret en 2020 contenait 44 titres inédits, soit 20 de plus que sur le coffret 1999. Parmi ces morceaux jamais entendus auparavant, on trouvait notamment « Can I Play With You », une collaboration avec Miles Davis, et « I Need A Man », qui fut conçu pour Jaime Shoop, chanteuse du groupe The Hookers devenu Vanity 6, puis proposé à Bonnie Raitt. « There’s Something I Like About Being Your Fool » est une des rares incursions de son auteur vers le reggae tandis que « Soul Psychodelicide » est une interminable impro acide (12’37) réservée aux fans hardcore. La chanson la plus passionnante est sûrement cette esquisse de « Power Fantastic », qui permettait d’entrapercevoir la méthode Prince, donnant la marche à suivre à ses musiciens pour cette montée harmonique incluant une grande part d’improvisation : « Contentez-vous de tripper, pas d’erreur cette fois-ci, là c’est le fun track, ça ne sera peut-être pas celui qu’on garde mais amusons-nous à le faire. Jouez ce que vous voulez ».  

L’ultime partie du Rewind, la cinquième, démarre le 8 décembre 1987. En effet, c’est la date de sortie prévue du Black Album, qui sera remplacé au dernier moment par Lovesexy pour des raisons alors inconnues. Selon certains proches de Prince, un mauvais trip à l’ecstasy aurait joué un rôle dans l’annulation de la sortie de ce sombre projet. Seul titre en commun entre les deux projets : le slow « When 2 R In Love ». Warner sortira finalement le projet noir en 1994, pour un flop retentissant et prévisible : tous les fans de Prince, et même les autres, s’étaient procuré depuis longtemps la version bootleg. Le clip du premier single de Lovesexy, « Alphabet Street », annonce la couleur : dans un coin de l’écran, on peut lire : « N’achetez pas le Black Album, je suis désolé ». Pourtant, ce disque en forme de soleil noir est un élément crucial du puzzle Prince, même s’il l’a renié avant de le mettre en vente, à contrecœur, le 22 novembre 1994, sept ans après sa rétractation. 

Depuis, Prince a expliqué que ce disque acide et brutal était « écrit par le Diable » et ne correspondait pas à son état d’esprit. Il est amusant de se rappeler que quelques années auparavant, en 1984, le groupe fictif mis en scène par Rob Reiner dans le « rockumentaire » This Is Spinal Tap !, avait déjà sorti un Black Album. Le Black Album de Metallica vit le jour quelques années plus tard, en 1991, celui du rappeur français Akhenaton en 2002, de Jay-Z en 2003 et du groupe culte du hip hop français Lunatic en 2006. Le Black Album « original », si l’on peut dire, est un disque pirate des Rolling Stones sorti en 1979 sous forme de triple vinyle. 

Mais l’œuvre au noir de Prince est sûrement plus sombre que tous les disques précités. Sur « Bob George », il s’insulte lui-même (« Qui ça, Prince ? Cet enculé maigrelet avec la voix haut perchée ? Tu me prends pour un débile ? ») et s’adresse à un certain « monsieur George », qui pourrait bien être le critique américain Nelson George, déjà visé dans le morceau de 1999 « All The Critics Love U In New York ». « Cindy C » fait également dans le name dropping et s’adresse au top model des années 1980 Cindy Crawford. « Dead On It » est une attaque contre les rappeurs qui passent à la radio et témoigne du rapport ambivalent de Prince vis-à-vis du hip hop, un mélange de fascination et de répulsion. Prince, qui ne sait plus vraiment s’il veut choquer ou séduire, surprendre ou convaincre, a enregistré ce Black Album comme on lance une bouteille à la mer. La sortie du plus sage Lovesexy, avec sa splendide pochette signée Mondino (censurée dans certains grands magasins américains), le remettra sur des rails plus classiques. 

Devenu un des bootlegs les plus fameux de l’histoire du rock, le Black Album est un disque légendaire, et a été cité par Bono et The Edge (de U2) comme un de leurs albums préférés de l’année 1988. Au moment de la sortie « officielle » du Black Album en novembre 1994, Warner s’offrait une amusante page de publicité dans le magazine Billboard. Annonçant la sortie « pour une période limitée » (jusqu’au 27 janvier 1985) du disque « le plus piraté de l’histoire », Warner propose aux possesseurs d’une copie illégale du disque de l’échanger contre un CD « officiel ». La suite de la pub précise que « l’offre est valable seulement jusqu’au 15 décembre 1994, et limitée aux cinquante états américains et aux mille premiers postulants. Une copie échangée par fraudeur, à qui aucune question gênante ne sera posée. Ceux qui souhaitent envoyer leur album de contrebande par la poste peuvent le faire à l’adresse suivante : Amnesty Offer, Warner Bros. Records, PO Box 6868, Burbank, CA 91505 ». Suivent les consignes prévues pour la sortie : les employés de Warner doivent d’habiller en noir le 22 novembre et les lumières de l’immeuble seront éteintes pour un « blackout » de quinze minutes. Matériel promo : une carte postale noire, un carré noir (la couverture du CD), une case noire (une scène de la vidéo de promotion) et un poster géant… Noir, bien sûr. Une excentricité de plus dans la trop courte carrière d’un vrai génie.


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OLIVIER CACHIN est journaliste et écrivain. Fondateur du magazine L’Affiche et de l’émission télévisée Rapline dans les années 1990, il a été rédacteur en chef du magazine hip-hop Radikal et a écrit une vingtaine de livres parmi lesquels L’Offensive Rap, Soul For One, Rap Stories, ainsi que les biographies de NTM, Nino Ferrer, Prince et Michael Jackson. Conférencier, il intervient en France et à l’étranger.

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