Serge Gainsbourg : la totale stéréo en vinyle

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Un an après la parution de l’anthologie vinyle mono de Serge Gainsbourg couvrant les années 1958-1970, Intégrale des enregistrements studio, volume 2 : 1971-1987 complète la discographie de l’homme à la tête de chou avec les LPs stéréo enregistrés entre le mythique Histoire de Melody Nelson et You’re Under Arrest, son ultime album. À l’instar de son prédécesseur, ce luxueux coffret à redécouvrir sur platine vinyle a été gravé aux légendaires studios Abbey Road selon le procédé half-speed mastering. Bienvenue dans la totale stéréo de Gainsbourg, vue de l’intérieur.

Intégrale Volume 2 : 1971-1987
Très sobre, l’étui de l’intégrale des enregistrements studio, volume 2 : 1971-1987 de S. Gainsbourg présente uniquement la signature de l’artiste.

Un clin d’œil, mais aussi un juste retour des choses : après avoir habillé l’an dernier l’intégrale vinyle mono d’un étui blanc immaculé, les concepteurs de ce deuxième volume stéréo ont choisi d’enfermer les neuf LPs de cette sélection dans un écrin noir barré de la seule signature de Gainsbourg. Une référence astucieuse aux coffrets mono et stéréo publiés par les Beatles en 2009 pour ces deux volumes Gainsbourgeois conçus -eux aussi !- dans les studios d’Abbey Road. Cette entreprise franco-britannique marque également le retour outre-Manche des bandes masters de plusieurs albums enregistrés par Serge Gainsbourg à Londres au cours des années 1970 : Histoire de Melody Nelson (1971), Vu de l’extérieur (1973), Rock Around the Bunker (1975) et L’homme à la Tête de chou (1976).

Miles Showell a utilisé les dernières numérisations du catalogue de Serge Gainsbourg réalisées à partir des masters originaux.

Comme c’était déjà le cas pour l’intégrale mono, la remasterisation pour le vinyle et la gravure en procédé half-speed ont été confiées à Miles Showell. « Le procédé half- speed mastering est utilisé pour fabriquer un master vinyle de haute qualité », explique l’ingénieur du son. « Lors d’une gravure, la forme et la taille du sillon sont directement liées à la qualité sonore du vinyle. Parfois, un problème peut se poser quand un morceau contient beaucoup d’informations, comme, par exemple, des fréquences aigües pouvant provenir d’un tambourin ou d’une cymbale. En divisant par deux la vitesse de gravure lors du half-speed mastering, celle-ci devient moins complexe et les informations peuvent être mieux gérées. Au final, on gagne en espace et en fréquences, sans prendre le risque de repousser les limites du système de gravure. »

L’Intégrale des enregistrements studio volume 2 (1971-1987) contient neuf disques vinyles (mixages originaux).

Ah, Melody !

Afin de concevoir ces intégrales vinyles, Miles Showell a utilisé les dernières numérisations du catalogue de Serge Gainsbourg réalisées à partir des masters originaux. Au début des années 1970, la stéréo est une norme audio installée depuis la décennie précédente. Si N°2 (1959) et Percussions (1964) avaient déjà eu les honneurs d’une parution simultanée mono/stéréo, Histoire de Melody Nelson est le ​premier véritable album de Gainsbourg entièrement conçu pour l’écoute stéréo. Enregistré entre Londres (Studios Philips) et Paris (Studio des Dames) entre avril 1970 et février 1971, le chef-d’œuvre commun de Serge Gainsbourg et de l’arrangeur Jean-Claude Vannier est devenu au fil du temps un des plus légendaires albums du patrimoine national, avant de rejoindre les discothèques des collectionneurs du monde entier.

Époustouflante synthèse de rock et de musique symphonique, Histoire de Melody Nelson est un conte onirique mettant en scène un narrateur et sa muse, Melody Nelson, adolescente anglaise de quatorze automnes et quinze étés campée par Jane Birkin. D’une durée minimale d’à peine 28 minutes, ce concept-album capturé en huit pistes a fait également l’objet d’un grand nombre de rumeurs concernant ses musiciens.

De longues enquêtes ont abouti à l’identification d’un trio de sessionmen londoniens constitué d’Alan Parker (guitare), Dave Richmond (basse) et du batteur Barry Morgan. Sous la conduite de Jean- Claude Vannier, leur performance a été complétée par les 52 membres d’un grand orchestre et les 70 choristes des Jeunesses musicales de France. Une rencontre au sommet pour un résultat commercial mitigé : à sa sortie en mars 1971, Histoire de Melody Nelson s’écrase dans les hit-parades, à l’image du vol de nuit fatal de son héroïne. Une petite dizaine de milliers d’exemplaires peinent à s’écouler, et il faudra patienter jusqu’au succès d’Aux armes et caetera pour que l’album entre dans la légende.

L’Intégrale Volume 2 réunit les chefs d’œuvre audio de Serge Gainsbourg de 1971-1987 à (ré)écouter sans plus attendre.

Deux ans plus tard, Gainsbourg retourne à Londres et passe aux 16 pistes pour élaborer les contours de Vu de l’extérieur. L’instrumentation laidback et nonchalante de ce LP à caractère intimiste est due au regretté Alan Hawkshaw, claviériste- arrangeur et remplaçant au pied levé de Jean-Claude Vannier, qui a démissionné à la veille des séances. Malgré la présence de Je suis venu te dire que je m’en vais dans son tracklisting, Vu de l’extérieur peine encore à attirer le grand public, avant une nouvelle traversée du Channel qui donnera lieu au controversé Rock Around the Bunker, sorti en janvier 1975. En compagnie d’Alan Hawkshaw, Gainsbourg organise une séance commando de deux jours au cours desquels sont gravés dix titres aux couleurs du rock pionnier des années 1950.

Associé au ton parodique de textes ridiculisant Adolph Hitler et son régime, le « Nazi Rock » exorcise les atrocités de la deuxième guerre mondiale et les blessures personnels d’un enfant marqué de la funeste étoile jaune. Une fois encore, Rock Around the Bunker — disponible pour la première fois en vinyle remasterisé dans cette intégrale — ne parvient pas à trouver son auditoire. L’homme à la tête de chou, l’album suivant de Serge Gainsbourg paru en novembre 1976, connaitra le même sort.

Ce disque phare marque également la fin de la collaboration entre Gainsbourg et Alan Hawkshaw, dont les orchestrations aux lisières du prog-rock atteignent ici leur zénith, comme l’attestent la saisissante chanson-titre de l’album et le monumental Variations sur ​Marilou. À noter que L’homme à la tête de chou, à l’instar de Rock Around the Bunker, bénéficie pour la première fois d’un nouveau mastering vinyle pour un résultat probant, en dépit d’un mixage d’origine typiquement chanson française favorisant la voix au détriment de l’instrumentation.

Reggae et rêves américains

Lassé des studios britanniques et sur le point d’être renvoyé par sa maison de disques en raison de ses échecs commerciaux chroniques, Gainsbourg s’envole en Jamaïque à la fin des années 1970. Aux armes et caetera, enregistré à Kingston avec le concours de la fameuse section rythmique Sly Dunbar/Robbie Shakespeare, est l’album de la dernière chance — et celui du succès. Contre toute attente, Aux armes et caetera, la reprise de La Marseillaise aux couleurs jamaïcaines, triomphe au hit-parade et donne à Serge Gainsbourg son premier véritable plébiscite populaire à l’âge de 50 ans. Sorti en mars 1979, l’album s’écoule à plus de 200 000 exemplaires en deux mois.

Le jour de gloire est (enfin) arrivé, et Gainsbourg tente de doubler la mise deux ans plus tard en rejoignant Sly Dunbar, Robbie Shakespeare et la formation d’Aux armes et caetera aux Bahamas, dans les studios Compass Point, pour graver Mauvaises nouvelles des étoiles. Placées sous le signe du professionnalisme — entre temps, Sly et Robbie sont devenus des sessionmen d’élite —, ces séances donnent lieu à un album de qualité, sur lequel plane néanmoins une impression de redite. Mauvaises nouvelles des étoiles marque la fin de l’aventure reggae de Serge Gainsbourg, représentée dans cette intégrale stéréo par deux nouveaux masters à la dynamique ample et généreuse en fréquences basses.

C’est à l’âge de 50 ans que l’artiste devient vraiment populaire pour la première fois avec le titre Aux armes et caetera et la reprise de La Marseillaise.

Désormais figure musicale et médiatique de premier plan, Gainsbourg-Gainsbarre tente ensuite un nouveau pari en réalisant son rêve américain : conçus avec le guitariste-producteur Billy Rush, Love On The Beat (1984) et You’re Under Arrest (1987, et masterisé pour la première fois en vinyle dans le cadre de ce coffret) renferment la discographie de Serge Gainsbourg sous la bannière synthétique de l’electro-funk. Comme c’était le cas dans sa version mono, Intégrale des enregistrements studio, volume 2 : 1971-1987 est également complété par un LP bonus Chansons de films et singles 1972-1980 réunissant, entre autres, La décadanse, des extraits de la BO de Je vous aime et la rare maquette de Comme un boomerang.

Cette luxueuse anthologie au tirage limité (et numérotée pour les 150 premiers exemplaires) clôture l’année du 30ème anniversaire de la disparition de Serge Gainsbourg, en attendant de nouvelles surprises discographiques prévues pour 2022.


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