Elvis Costello : Le Rewind présenté par Olivier Cachin

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Mis à jour le 2 janvier 2023.

25 mars 1977, naissance discographique d’Elvis C. 
16 août 1977, mort clinique d’Elvis P. 
22 juillet 1997, sortie de My Aim Is True, premier album de l’Elvis de Londres, né Declan MacManus le 25 août 1954, soit l’exact période durant laquelle Elvis P. a débuté sa carrière. 

Un Elvis en remplace un autre, voici donc, en cinq albums essentiels, le Rewind Elvis Costello. Go !

Elvis Costello : My Aim Is True

Et on démarre donc ce Rewind avec My Aim Is True, sorti en 1977 sur le label indépendant Stiff Records. On y retrouve bien sûr « Less Than Zero », premier single et première trace palpable du talent de Costello, qui embarque dans le wagon punk rock tout en gardant une certaine élégance harmonique, et avec un look qui rappelle plus Buddy Holly que Johnny Rotten.

Avec ses lunettes façon NHS (l’équivalent britannique de la Sécurité Sociale), son air malingre et ses chansons pleines de haine refoulée, Elvis a tout du vilain petit canard, mais heureusement il possède aussi un don pour les mélodies qui restent gravées dans le cortex. « (The Angels Wanna Wear My) Red Shoes » est un bon exemple de ces compositions nerveuses et dynamiques, un titre écrit par Elvis en dix minutes, durant la fin du trajet en train de Londres à Liverpool en 1976.

J’ai pensé à la chanson et c’est sorti en dix minutes, mais après il fallait rendre ça concret. De nos jours on peut enregistrer ses démos sur son téléphone portable, mais là j’ai dû descendre du train, aller chez ma mère, me précipiter sur une vieille guitare qui trainait là et jouer le morceau jusqu’à ce qu’il soit imprimé dans ma mémoire. Je n’avais pas de magnéto cassette, et donc aucun autre moyen que la répétition pour graver la chanson dans ma tête et ne pas la perdre

Les influences musicales de ce premier album sont diverses : Si « Alison » est un très beau slow de facture classique (c’est dans cette chanson qu’on entend la phrase qui donnera son nom à l’album, « My aim is true »), « Watching The Detectives », le morceau le plus accompli du disque, est un reggae avec au piano Steve Nieve, futur membre des Attractions (le groupe d’Elvis) qui fit ses classes sur ce titre, avec en guise d’instruction cette phrase d’Elvis : « Ça parle de détectives, et je veux un son de piano à la Bernard Herrmann ! »

Avec en lieu et place d’un orchestre symphonique comme celui qu’utilisait le compositeur fétiche d’Alfred Hitchcock un studio 8 pistes et beaucoup d’imagination. Absent du premier pressage de l’album (c’était pratique courante à l’époque punk de ne pas inclure les singles sur les albums), « Watching The Detectives » sera présent sur le pressage américain et plus tard sur les éditions CD. « Less Than Zero », le premier single, est né après qu’Elvis ait vu à la télé le leader fasciste britannique Oswald Mosley (qui apparait dans la dernière saison du feuilleton Peaky Blinders).

Anecdote amusante sur ce morceau :
Quand Elvis est programmé dans le talk-show américain Saturday Night Live en décembre 1977, il entame « Less Than Zero » (la chanson prévue), puis s’arrête après quelques secondes. « Je n’ai aucune raison de jouer ça ici », lance-t-il avant de se lancer dans « Radio Radio », titre sarcastique sur les radios commerciales qu’il avait promis de ne pas jouer ce soir-là. La brouille avec SNL durera 22 ans. « La radio est l’ennemi absolu de la musique, et je ne veux rien avoir à faire avec elle » a déclaré le hargneux chanteur. 

Elvis Costello : This Year’s Model

Rewind 2, album 2, on est en 1978. Elvis a réglé le problème du toujours difficile deuxième album avec This Year’s Model, que d’aucuns considèrent comme son meilleur disque avec des singles imparables comme « Pump It Up » et « I Don’t Want To Go To Chelsea ». « This Year’s Girl », poignante composition, a été utilisé quarante ans plus tard comme générique de la deuxième saison du feuilleton américain The Deuce, avec James Franco et Maggie Gyllenhaal, dans une version chantée en duo avec Natalie Bergman. 

La maitrise d’Elvis tout au long des douze titres de cet album est époustouflante, la tension ne redescend jamais, de « No Action » à ce « Night Rally » au rythme étrange qui vient conclure cette collection de douze chansons. Une fois de plus, c’est Nick Lowe qui est aux manettes, comme il le sera sur encore plusieurs albums par la suite. 

La pochette a une histoire amusante, racontée par le photographe qui en est l’auteur, Chris Gabrin. « L’idée de montrer Elvis en train de prendre une photo avait été annoncée, donc j’ai décidé d’équiper Elvis avec le même tripode et le même appareil photo que moi, comme si je l’utilisais dans un rôle de miroir. J’avais une grosse chaine hi-fi et une belle collection de vinyles dans mon studio de Camden Town, et les artistes que je photographiais choisissaient leur musique de leur session photo. Au moment où j’allais commencer le shooting, Elvis m’a demandé sur j’avais l’album des Eagles Hotel California, et s’il pouvait le jouer. Ce choix m’a étonné, et il a fini par me dire qu’il détestait ce disque mais voulait avoir l’air de vraiment tirer la tronche et d’être en colère pendant les photos ! On a passé le disque plusieurs fois pendant la séance »

Elvis Costello : Armed Forces

Rewind 3, et on arrive là à l’album le plus complet, le plus accompli, le plus original de son auteur, Armed Forces, dont le titre de travail était Emotional Fascism. Dans son autobiographie Unfaithful Music & Disappearing Ink, Costello reconnait avoir changé de titre car aucune radio n’aurait accepté de jouer un album avec ce titre provocateur. 

C’est le disque qui officialise les Attractions comme le groupe d’Elvis, eux qui étaient déjà présents sur le précédent album sans être crédités en couverture. Costello a fait évoluer son style, les références au rock & roll à l’ancienne du premier album ont été gommées, la pochette dessinée au verso par le collectif punk français Bazooka tranche avec le classicisme des deux premières. « Oliver’s Army », un des deux singles extraits de l’album (l’autre étant Accidents Will Happen »), évoque le conflit nord-irlandais sur une rythmique glorieuse et irrésistible.

Une rime qui pourrait sembler sujette à caution trouve son explication dans la terminologie utilisée à l’époque du conflit en Irlande du Nord : « Only takes one itchy trigger/ One more widow, one less white nigger » (Il suffit d’une gâchette facile / Une veuve de plus, un négro blanc en moins). Le terme insultant « white nigger » désignait les catholiques irlandais, et le titre du morceau fait référence à Oliver Cromwell, qui conquit l’Irlande en 1649 avec sa « new model army » et la colonisa.

Historiquement, c’est la première fois qu’un chef d’état utilisait une armée qui reste après les hostilités sur une terre qui n’est pas la sienne, comme une démonstration de force et une menace pour les natifs. 

« Sunday’s Best » tourne sur trois temps comme une valse, « Mood For Moderns » lorgne vers l’électronique et l’album se termine avec « Two Little Hitlers », que l’auteur explique ainsi dans les liner notes de la réédition de 2001 : « “Two Little Hitlers” évoque un couple égoïste et sans amour. Pendant le pont, il y a une référence rapide au speech de Charlie Chaplin dans “Le Dictateur” mais à part ça, aucun rapport avec l’Histoire du 20ème siècle. Musicalement, je pense que la partie de guitare vient de mon écoute des premiers albums des Talking Heads ».  

Elvis Costello : King Of America

Rewind 4, c’est le couronnement du British King avec son album de 1986 King Of America

Dès fin 1984, Elvis tourne aux côtés de T-Bone Burnett, avec qui il va même signer un single, « The People’s Limousine », sorti sous le nom de The Coward Brothers sans que leur nom apparaisse sur la pochette. Pour enregistrer King Of America, ils vont plus loin et s’installent dans deux prestigieux studios de Los Angeles, Sunset Sound et Ocen Way, avec des membres du TCB Band, qui joua avec l’autre Elvis (Presley) durant les seventies.

Un conglomérat de musiciens brillants, parmi lesquels Mitchell Froom (qui produisit des albums pour Suzanne Vega et Los Lobos) et Mickey Curry, apparait sous le nom de Confederates. Et les Attractions, le groupe de Costello, est là sur une unique chanson, « Suit Of Lights ». Dans « Brilliant Mistake », qui ne sortira en single qu’en 2005, soit près de 20 après son inclusion sur l’album, Costello démarre avec cette étrange phrase : « He thought he was the King of America/ Where they pour Coca-Cola like vintage wine » (Il se prenait pour le roi de l’Amérique, là où ils font couler le Coca come du vin millésimé).

Une référence à l’excentrique Joshua Abraham Norton, qui s’était autoproclamé « Empereur de l’Amérique » en 1859 à San Francisco et dont l’étonnante histoire servit également de trame à L’Empereur Smith, un album du cowboy de bande dessinée Lucky Luke. 

Elvis Costello : Hey Clockface

Et on arrive à l’ultime Rewind, Hey Clockface, album paru en 2020. 

On savait Elvis éclectique, lui qui est passé par la new wave avec Armed Forces, la country avec Almost Blue et s’était même offert un quatuor à cordes, le Brodsky Quartet, sur l’album de 1993 The Juliet Letters.

Avec Hey Clockface, il est très vite clair que l’Elvis à lunettes est très, mais alors très en colère. “Au moins l’empereur Néron avait l’oreille musicale”, balance-t-il ainsi dans le très engagé « We Are All Cowards Now » en écho à l’inculture du Néron moderne et américain qu’était Donald Trump, le président des Fake News. « No Flag », aux arrangements étranges et envoûtants, balance des lyrics percutants, avec notamment cette intraduisible punchline « You may be choking but I don’t get the gag », soit « Tu étouffes peut-être mais je ne vois pas ce qu’il y a de drôle », le mot « gag » évoquant à la fois l’étouffement et la blague.

Citons également « Hetty O’Hara Confidential » et son débit en forme de mitraillette verbale ainsi que la balade “They’re Not Laughing At Me Now”. La voix reconnaissable entre mille de Declan McManus est le liant de cette collection de 14 titres, dont neuf furent enregistrés en l’espace de deux jours à Paris, incluant les superbes « They’re Not Laughing At Me Now » et « What Is It That I Need That I Don’t Already Have ? ».

Le quintette Saint Germain, responsable de ces titres parigots, compte dans ses rangs le grand Steve Nieve, vieux complice d’Elvis au sein des Attractions qui a également travaillé avec Madness et Alain Chamfort. Deux guitaristes de renom, le jazzman Bill Frisell et Nels Cline du groupe Wilco, taquinent leur six-cordes sur ce disque de combat.

Après trente albums, Elvis n’a rien perdu de son énergie ni de son talent d’écriture et Hey Clockface, disque en tension, en est une nouvelle preuve. À 66 ans, le punk de chez Stiff Records est toujours aussi rebelle que lorsqu’il interprétait « Radio Radio » à la télé américaine au Saturday Night Live. Après avoir vaincu le cancer, il a gardé son énergie musicale mais est devenu philosophe.

On retiendra une phrase en particulier sur ce disque d’une excellente tenue, dans la chanson « Newspaper Pane » : « I don’t spend my time perfecting the past/ I live for the future cause I know it won’t last » (Je ne passe pas mon temps à enjoliver le passé/ Je vis pour le futur parce que je sais qu’il ne va pas durer). Une belle et terrible métaphore pour le temps qui passe et n’épargne personne, même pas le second Elvis du rock. 


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